ATHENA-DEFENSE

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A propos d'Hitler, du nazisme et des blocages..

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L’article de François Delpla  intitulé « l’histoire du nazisme et ses blocages » qu’il m’a proposé de publier sur Athena défense s’inscrit dans le droit fil du travail de réflexion d’un historien incontestable qui a publié une  « Une histoire du Troisième Reich » paru le 6 novembre 2014 chez Perrin. Cet ouvrage original de référence bouscule un certain nombre de tabous.   

 

Nous savons qu’il est indispensable  pour éclairer le présent  de capter les lueurs diffuses provenant du passé. Or plus le passé est proche plus la réflexion apparaît parfois compliquée dans la mesure où les blessures sont encore présentes dans la mémoire collective et les tabous vivaces.  Pourtant, l’Homme en comprenant mieux son Histoire est condamné à se sentir plus responsable de sa destinée.

 

Ainsi la question  posée  par cet article et ce n’est pas la seule est aussi celle de la responsabilité des acteurs de l’histoire.

Hitler fut-il  le seul et  l’unique objet de sa propre création ? Etait-il antisémite ou l’est-il devenu jusqu’à susciter la solution finale ?  Voulait-il régner sur le monde ou sur la seule Europe ? Cela est vrai tout autant de Staline, de Churchill ou de de Gaulle. Ils n’ont pas entièrement engendrés les événements qui les ont portés, du coup il est intéressant de réfléchir à l’interaction entre ce qu’ils étaient et ce qu’ils sont devenus et des causes qui furent le ciment de leur propre destinée.

Somme toute, l’émergence de la pensée historique est récente, et les questions que cela pose sont passionnantes.  Bonne lecture

 

Roland Pietrini

 

A lire, un article de Jacques Eutrope à propos de François Delpla. http://blogs.mediapart.fr/blog/jacques-eutrope/071114/une-histoire-du-iiie-reich-par-francois-delpla

François Delpla, né en 1948, est normalien et agrégé d'histoire.

 

 

 

L'histoire du nazisme et ses blocages

par François Delpla, biographe français d'Adolf Hitler
http://www.delpla.org


Hitler devient-il  antisémite avant ou après la Première Guerre mondiale ? Sa guerre contre la France et l'Angleterre est-elle voulue ou résulte-t-elle d'un faux calcul ? Vise-t-il une domination mondiale ou européenne ? Sans Churchill, ou si Chamberlain avait gouverné dix jours de plus, la Grande-Bretagne aurait-elle été pareillement l'âme de la résistance ? L'importance de ces questions n'échappera à personne. Pourtant, elles sont loin d'être au cœur des débats, et, dans tous ces cas, la réponse la plus communément admise est manifestement fausse.

Une première raison, et de la marginalisation de ces questions, et des réponses erronées, est que, quand un nazi dit du mal de lui-même, les historiens, même les plus prudents et les plus qualifiés, ont tendance à le croire sur parole; il en va de même quand un témoin rapporte un propos ou un geste d'un dirigeant nazi qui ne le montrent pas à son avantage. Ainsi Hitler, dans Mein Kampf, raconte sa conversion à l'antisémitisme avec beaucoup de flou chronologique, mais en laissant penser que, vers 1910, elle était déjà acquise. Personne n'a soupçonné une supercherie jusqu'à ce que Brigitte Hamann, en 1996, se penche sur le problème et conclue fermement que cette conversion datait du lendemain de la guerre; mais elle n'a point fait école et elle est contredite notamment par Ian Kershaw, avec un argument très faible : l'absence de témoignages serait normale puisque l'environnement du jeune Hitler était lui-même antisémite; ses opinions sur ce point avaient toutes raisons de passer inaperçues ! Dans le même Mein Kampf, Hitler expose en détail à de nombreuses reprises des projets d'expansion européenne, avec la complicité bienveillante de l'Angleterre, et parle une fois, de la façon la plus vague, d'une vocation de l'Allemagne à dominer le monde. Ce dernier trait fait beaucoup d'ombre à l'autre. Pour savoir s'il avait provoqué sciemment la déclaration de guerre anglaise du 3 septembre 1939 (suivie quelques heures plus tard de celle de la France), on se contente souvent du témoignage de l'interprète Schmidt (un témoin pourtant intéressé et peu fiable) suivant lequel il avait réagi en demandant à son ministre Ribbentrop : "Et maintenant ?", ce qui est censé prouver sa surprise. Et ainsi de suite : sa surprise prouverait sa déception et sa déception son immaturité. Incapable de réfléchir aux conséquences de ses actes, il aurait pensé que puisqu'on lui avait cédé un an plus tôt, à Munich, les Sudètes sans combattre, on pouvait bien cette fois le laisser prendre Dantzig.

Quant au caractère essentiel, pour la lutte contre le nazisme, de la présence de Churchill à la tête du cabinet de Londres, le fait que de bons esprits en doutent doit beaucoup à la propagande de guerre britannique... elle-même fondée sur l'idée que  Hitler visait une domination mondiale. Pour une fois modeste, Winston avait estompé son propre rôle et prétendu qu'il était "non le lion britannique mais son rugissement". On peut encore lire dans un ouvrage collectif anglais de 1995, dirigé par RAC Parker et préfacé par Mary Churchill, veuve Soames : "on peut se demander si Halifax ou Lloyd George auraient réellement signé, avec un dictateur vaniteux comme Hitler, une paix de soumission. Il y a de bonnes raisons de croire qu’ils auraient suivi la même ligne politique que Churchill, peut-être moins pompeusement et avec une phraséologie différente." (Winston Churchill/Studies in Statesmanship, Londres, Brassey’s, 1995, p. 95). Cf. http://www.delpla.org/article.php3?id_article=389

Ces quelque exemples suggèrent que les enjeux politiques actuels obscurcissent encore le regard sur un passé désormais octogénaire. David Cameron a beau être le fier arrière-petit-neveu de Duff Cooper, l'un des rares antinazis conséquents du gouvernement Churchill, il faut continuer de dire que Halifax aurait fait la même politique, sous peine de faire éclater le parti conservateur. Quant aux accords de Munich, pas question d'en écrire la véritable histoire (celle d'un numéro d'équilibriste de Hitler, dosant avec art la provocation et l'assagissement) tant qu'ils sont de service sur un théâtre de marionnettes, comme un symbole de la faiblesse envers Poutine ou Daesh.

Derrière tous ces errements un tabou : l'intelligence manœuvrière de Hitler. A tout prendre, on préfère avoir été lâche plutôt que manipulé... et on a sans doute raison, du point de vue de l'éthique. Car cette lâcheté n'est pas exempte de motivations honorables : on était gentil, démocrate, pacifiste, un peu candide, face à des trompeurs certes, mais des trompeurs grossiers. Et surtout, encore une fois, les enjeux actuels l'emportent : cette époque doit être un repoussoir et puisqu'on avait laissé alors un cogneur cogner, il ne faut plus jamais le faire. Si par hasard Hitler était autre chose qu'un pur cogneur, s'il avait une palette de ruses et de mimiques infiniment plus riche et moins prévisible que celles de Poutine et de Ben Laden, on n'est pas près, par de tels chemins, de s'en apercevoir. Et Churchill lui-même est ravalé au rang d'un prédécesseur de Bush junior, sans que beaucoup de churchilliens se récrient. Son biographe Martin Gilbert, récemment disparu, s'était même laissé décorer à Washington...

Dans quelle mesure Roosevelt, neutre jusqu'en 1941, a-t-il été poussé vers la neutralité par Hitler ? Les mouvements de Chamberlain étaient-ils contrôlés par de subtils agents ? Staline fut-il amené au pacte germano-soviétique par le bout du nez ? Les dirigeants français, de Barthou et Laval jusqu'à Blum et Daladier, ont-ils été subtilement induits à croire que Hitler avait oublié, une fois au pouvoir, les imprécations antifrançaises de Mein Kampf et qu'il ne fallait surtout pas les lui rappeler ? Le dispositif militaire français, exagérément défensif, était-il seulement dû à un mixte de conservatisme chez les officiers et de pacifisme dans le peuple, ou devait-il quelque chose au type de guerre que Hitler avait, par avance, fait entrevoir ?

Des idées traditionnellement à droite et d'autres plutôt classées à gauche se font la courte échelle pour aider les uns et les autres à s'aveugler. Foch à l'époque, de Gaulle un peu plus tard, disaient qu'avait commencé en 1914 une "guerre de trente ans" : ce mixte de vigilance patriotique et de désaveu des faiblesses du traité de Versailles rejoignait l'idée, formée sous d'autres cieux, que "le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l'orage" et que la bourgeoisie, par haine et peur du prolétariat, fomente des guerres à répétition. L'idée droitière d'un caractère allemand plus propre que d'autres à engendrer le nazisme épaule aujourd'hui encore la conception plus moderne, et caractéristique du XXème siècle, suivant laquelle l'histoire doit s'intéresser aux structures plutôt qu'aux dirigeants. Ainsi s'endort l'attention au rôle exceptionnel des deux chefs exceptionnels de Berlin et de Londres. Le génie de l'un était indispensable pour ranimer au plus vite les braises de la guerre mondiale, celui de l'autre pour le frustrer au dernier moment d'une victoire par KO au printemps de 1940.

Leur porter intérêt vous fait vite classer dans la catégorie des historiens "psychologisants". Tant pis, il faut bien faire ici un peu de psychologie, et même de psychanalyse. Moins sur Churchill que sur Hitler... bien que tous deux, dans le récit de leur enfance, aient donné des matériaux pour apprécier leurs rapports avec leurs pères et mères ! Ce qu'il est indispensable de mettre au jour, c'est la psychose paranoïaque par laquelle Hitler voyait réellement le Juif à l'œuvre derrière tous les maux humains. La structuration de son psychisme en opposition à cet ennemi était paradoxalement un levier essentiel de l'ascension sociale météorique, à partir de 1919, de cet être solitaire jusqu'à l'âge de trente ans. On n'avait jamais vu un homme politique de ce type, on le créditait d'une sincérité d'engagement introuvable chez les autres... et lui-même jouait de cet effet.

Le nazisme marque encore profondément notre monde, mais il faut bien voir qu'il était de son temps, qu'on retrouverait difficilement aujourd'hui un Hitler et qu'il aurait du mal à mettre le grappin sur un pays dans la situation de l'Allemagne des années trente. Ce qui ressemble le plus sans doute aux conditions de l'époque est la crise économique, grosse d'une navigation à courte vue des spécialistes comme des dirigeants. Mais le racisme, par exemple, n'est plus du tout le même : il n'est pas mis de façon délirante au service d'une puissance unique, il est beaucoup plus diffus. La guerre est rejetée à la périphérie du monde développé et n'oppose plus ses puissances. Les choses sont à la fois moins graves et plus compliquées; en raison de la situation démographique et écologique, elles requièrent des solutions à la fois urgentes et collectives. Il est donc particulièrement important de mieux comprendre le nazisme, pour constater que les menaces ont changé du tout au tout, pour combattre un racisme qui doit plus à la sottise qu'à la folie, pour ne plus s'en remettre aux armes et, sans baisser la garde devant les assassins de tout poil, concentrer le maximum d'efforts sur des problèmes qui requièrent plutôt des solutions pacifiques.



10/03/2015
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