ATHENA-DEFENSE

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Décès du général Prautois (réactualisé)

Hommage d’un observateur de la MMFL au général Jean Prautois

 

Général Prautois.jpg

 

Le général Jean Prautois est décédé, pour la majorité d’entre vous, cela n’évoquera pas grand-chose, mais pour ceux qui l’ont connu, cette disparition nous emplit de peine. Elle marque la fin d’un vie qui fut celle d’un homme juste, je dirais juste un homme, et c’est beaucoup.

Jean Prautois était un officier humain et accessible, autant qu’un subalterne puisse le juger, et cependant nul ne pouvait lui contester son autorité.  Ses compétences  dans le domaine militaire et sa connaissance du monde soviétique étaient évidentes, mais pas seulement,   sa valeur était aussi celle d’un homme de terrain qui commença sa carrière tout jeune homme dans les maquis de la Haute Marne, puis en participant à la campagne de France dans les rangs du 21° régiment d’Infanterie coloniale.   Ensuite  c’est la guerre d’Indochine, Haïphong et la reconquête du Tonkin. Aspirant en janvier 1947, il est à la tête d’un commando laotien… En 1948 année de ma naissance, il est de retour en métropole et est affecté au 4° bataillon d’Infanterie coloniale, il est sous-lieutenant. En 1951 il est à la tête d''une compagnie méhariste, il en fait une unité modèle et parcourt en tous sens le Niger, il acquiert un grand prestige auprès des populations nomades. La suite est celle d’une carrière d’officier exceptionnelle : affecté au Laos, il consacre ses efforts à mettre sur pied un embryon d’armée laotienne. Puis c’est la guerre d’Algérie dès son retour du Laos en 1958 .. Ses qualités d’homme de terrain prennent toutes leur valeur. Il rallie des rebelles, pacifie une région difficile du haut oranais.. A la fin de la guerre d’Algérie son regard se tourne vers le renseignement, admissible à l’école de guerre en 1966, il y est instructeur de 1968 à 1970 et forme les stagiaires cambodgiens.  Au SGDN il est chargé de mission, rédacteur de haute valeur, c’est un conférencier de premier ordre.

En 1974, il prend le commandement du 6°RIAOM au Tchad, il peut faire de son régiment un outil parfait grâce à sa connaissance particulière et son feeling des populations nomades. Après un nouveau passage au SGDN, en 1978, il prend le poste de chef de la Mission militaire française de liaison près le haut commandement soviétique en Allemagne..  Poste dévolue habituellement à un officier supérieur de l’armée de l’air, qu’il prend dans des conditions particulières sur lesquelles je ne m’étendrais pas. Sa maîtrise  de la langue russe est bien évidemment indispensable à un tel poste. Sous son autorité il encourage tous les acteurs opérationnels de la Mission a effectuer des analyses sommaires après action, compte tenu de sa connaissance précise des insuffisances de notre système de renseignement et d’exploitation de l’époque. Il fait de la MMFL et notamment de la section terre, dans la lignée de ses prédécesseurs, un outil opérationnel unique et performant, préfigurant tous les outils actuels humint.

Les souvenirs de guerre du soldat Jean Prautois,  qu’il m’avait communiqué,  mitrailleur au 21°RIC de décembre 1944 à janvier 1945 décrivent déjà un homme jeune, courageux, réfléchi, modeste, intelligent.

Issu du rang, marsouin, il connaissait  ainsi la valeur des hommes au combat, le vrai, celui où la recherche de la breloque ou de la récompense,  n’est pas le credo d’une carrière,  le combat qui ne fait pas semblant.

Ce  que je retiens de lui, au-delà de tout, c’est ce respect des hommes, je dirais cette connaissance des hommes. Peu lui importait les grades, il était de ceux, et ils sont rares, qui considéraient que la valeur d’un soldat ne se mesure pas au nombre de galons mais à celle du courage, de l’intelligence, du talent, de sa capacité à analyser et à comprendre, et dans le domaine du renseignement ces valeurs là sont essentielles.

 Je ne serais pas physiquement à ses obsèques, je le regrette, mais j’y serais par la pensée, je serais auprès de lui.  Je l’ai été souvent, par nos échanges de courrier, trop rares il est vrai, mais si intimes et authentiques. Avec Jean Prautois il était possible de parler de tout. Il m’écrivait, il n’y pas si longtemps ces difficultés à prendre la plume.. – « Notre génération est entrée dans l’œil du cyclone.. (en parlant de la vieillesse)  Il me rappelait ce qu’était la guerre, je le cite « lors du débarquement de Haïphong, le 9 mars 1946, notre corps de débarquement 21° RIma où j’étais et R.M.T a perdu en une heure 29 tués et 93 blessés dans le feu des batteries chinoises qui tiraient à vue directe sur les LCI ( engin amphibie de débarquement) .. Il me disait qu’il avait pris des notes jour après jour, tout au long de sa carrière pour léguer un souvenir à ses enfants et petits-enfants.. Son livre sortira bientôt. 

J’essayais de le convaincre de publier de son vivant, je ne l’ai pas convaincu et il avait raison.

Ses enfants et ses petits-enfants, son épouse d'origine  bastiaise fidèle et discrète, peuvent être fier de lui, qu’ils sachent que ceux qui ont servis sous ses ordres, avec lui,  le sont aussi. Cette lettre est la dernière que j’ai reçue, le reste est bien trop personnel pour le relater.  

 

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Le colonel Prautois ( 2° à partir de la gauche, à sa droite le colonel Czernij)

 

Je sais qu’il a été déçu par mes choix de carrière, il me disait de mettre de l’eau dans mon vin, et il avait raison.  Je sais aussi que les mots qu’il m’a envoyé lors de la sortie de mon livre étaient presque ceux d’un père.. Il n’était choqué par aucun de mes coups de griffes. Il connaissait ma loyauté envers l’institution et acceptait mon esprit critique.  A cette occasion il me disait « votre livre déborde largement du cadre de la MMFL, et vous avez raison, j’avais peur qu’il ne soit qu’un remake qui n’apporte rien de nouveau sur la MMFL.. Ce n’est pas le cas, chapeau et toutes mes félicitations " Si les mots ont encore un sens, je pense qu’il m’aimait au moins autant que je l’aimais.  

 

Quelques mots encore, pour mieux comprendre le sens de mon témoignage.  

En RDA, une semaine à peine après mon arrivée,  c’était précisément le 8 août 1979,  le colonel Prautois,  me désignait comme conducteur,  alors que je ne connaissais rien, peut-être déjà, pour me jauger, avec il est vrai  comme cornac, un observateur exceptionnel, en qui il avait toute confiance, l’adjudant chef Simon, marsouin lui aussi.   Nous nous sommes dirigés par la trouée de Reinsberg  vers Neustrelitz. Nous avions alors, parcouru  en 660 km de « balade », tous les objectifs soviétiques de la région, et ils étaient nombreux, ceux de la 16° division blindée de la garde ( 3°Armée armée de choc) - une unité Spetnatz, était aussi probablement stationnée dans la zone -. Après nous être débarrassés des suiveurs de la MFS, nous avions parcouru, les zones de bivouac et de desserrement en limite de ZIP.  Nous sommes tombés sur une zone de désserement occupée, et nous avons fait demi-tour ( nous n'avions pas d'autre choix) devant le PC d’une compagnie de fusiliers motorisés à la stupéfaction des sov., paralysés par le soudain de notre venue. Les BMP étaient alignés dans leurs alvéoles creusées.. Moment qui m’apparue comme irréel. Le couple Prautois, Simon, fonctionnait à merveille. J’ai lors de cette seconde sortie,  appris tellement… ( ma toute première sortie en RDA, 2 jours après mon arrivée, je l'ai effectuée avec l'adjudant chef Valverde)

Plus tard, alors que j’avais pris de l’expérience et de l’assurance, que j’assurais moi-même  mes propres missions d’observateur et de chef d’équipage du local, le colonel Prautois aimait monter au premier étage de notre bâtiment où les deux sections terre et air travaillaient, et choisissait un observateur pour partir en  mission avec lui seul, en laissant  la base arrière au lieutenant-colonel Czernij commandant en second,  autre homme d’exception. Nous partions rarement plus d’une journée. En sa qualité de chef de la MMFL, il était une cible de choix.  Pas question  de se faire bloquer dans des conditions humiliantes ou délicates pour lui. L’observateur avait alors une grande responsabilité. Remonter et décompter les convois avec le  chef de la MMFL à l'arrière de la VGL était un sport dangereux, mais combien exaltant ! D’autant plus que dans ces conditions, l’observateur décomptait en conduisant. Dans cet exercice je m’en sortais plutôt bien. Il aimait sortir aussi avec les adjudants chef Schroetter, Valverde, Simon ou moi. 

 

Mais pour moi, c’était  aussi l’occasion de parler, nous échangions en toute liberté,  sur tous les sujets, sans aucune langue de bois, comme rarement j’avais pu le faire avec un officier de ce niveau.   Il voulait voir un ou deux objectifs précis déterminé à l'avance lors de la préparation de la mission, puis, il me laissait le soin de lui montrer sur la route du retour les PO particuliers, les axes importants, les zones de déploiement.. C’est ainsi  qu’un jour nous nous sommes tombés presque par hasard sur un déploiement de SCUD au sud de Treuenbrietzen.

 

D’autres souvenirs me reviennent, un blocage à Leipzig en plein centre ville. ( le 6 septembre 1979) Alors que nous devions nous rendre à la Foire annuelle.  Nous étions trois avec l'adjudant Benedict.. Au bout d’un quart d’heure, (nous étions en tenue de sortie ce qui était exceptionnel), l’imposant colonel Prautois met sont képi, force la porte de la voiture qu’une sentinelle bloquait, sort,  et se met à invectiver en russe le pauvre officier soviétique, devant une foule Est-allemande hilare.. Il faut dire que dans sa précipitation le camion soviétique  avait  bloqué aussi un tramway. Derrière, les suiveurs qui avaient probablement donné l’alerte, ne savaient quelle attitude prendre dans leur lada 1500 jaune.. L’incident fut réglé assez rapidement par une komandatura, un peu débordée ce jour-là.

 

Ce blocage voulu par le colonel Prautois était une façon de montrer la détermination de la MMFL à ne pas respecter les pancartes anti-missions, parfaitement illégales, mais toujours présentes,  même sur un boulevard de  Leipzig.. Comment, en effet, se rendre à la foire,  de manière officielle, si on ne peut atteindre le lieu d’exposition ? 

 

Lors de la prise de commandement  du GFSA par le général d’armée Zaïtzev  en 1980, il fut invité à l’Etat-Major des forces soviétiques, et je fus désigné pour être son conducteur observateur, (un autre observateur était présent ? Si c’est le cas,  je ne m’en souviens plus, qu’il me pardonne) c’est ainsi que nous  sommes entrés dans l’immense zone interdite de Wünsdorf, lieu de commandement du GFSA, adossé à un gigantesque terrain de manœuvre, sécurisé par un RFM, des unités sol-air et d’artillerie, une unité Spetnatz, une unité KGB etc.. D’autres souvenirs encore et encore marqueront nos vies.. Jean Prautois savait relativiser les incidents et couvrir ses subordonnés, mais ne prenait rien à la légère. Je me souviens de ses coups de gueule dans le couloir  lorsqu’un  équipage,  s’étant fait bloquer deux fois en peu de temps, revenait.. De sa stature, il menaçait d’un doigt légèrement recourbé.. « pour faire du renseignement, il faut des compétences, et de la chance, et vous,   vous n’en avez pas. »  Quelle que soit l'heure de notre retour, nous avions consigne de le prévenir.

 

Ainsi Jean Prautois est arrivé au terme de sa longue vie, d’homme d’action et de réflexion.  

Je sais que ceux qui l’ont croisé, je pense aussi au Colonel Girardot et à bien d’autres, se souviendront de lui.. Il est l’exemple même d’un homme  de haute valeur..  Un officier au sens noble du terme.

 

Adieu ou plutôt au revoir, Mon colonel, c’est ainsi que je me souviendrai de vous.

 

 Roland Pietrini

 

 Vendredi dernier à la messe de funérailles du Général Jean Prautois, nous étions 4 anciens de la MMFL (Guy-François Augoyard 80-83, Jean-Louis Girardot 79-82, Michel Jan 75-78 et moi même) à témoigner auprès de sa famille de notre respect et de notre amitié pour notre grand ancien qui fut chef de Mission de juillet 1977 à mai 1981. Nous avons déposé une gerbe au nom de l'Amicale des anciens de la MMFL.

 
Message du  général Huet président des anciens de la MMFL
 
Au début de la cérémonie, un hommage au général a été lu à l'ambon de l'église par un de ses amis, le colonel Torrent, qui a retracé sa carrière depuis ses débuts dans la Résistance sous la couverture d'un jardinier, puis soldat au 21ème RIC jusqu'à la fin de la guerre et pour terminer général dans son commandement de la MMFL. "Jardinier, soldat, général" sera d'ailleurs le titre des mémoires du général Prautois. Puis J-L Girardot a prononcé quelques mots pour évoquer les liens d'amitié qui le liait au général, et avant que les petits-enfants témoignent à leur tour.

 

Le général Prautois est parti comme il a servi dans la simplicité et la dignité.

 

Un hommage paraîtra dans le prochain Propousk. 

 

Amicalement

 

JPH

 

 

 

 



11/12/2013
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