ATHENA-DEFENSE

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Renouveler l'histoire de 1940: la débâcle de mai

On sait bien que l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs rarement par les vaincus. François Delpla est un historien qui ose poser un regard au dehors  de la doxa sur les périodes les plus difficiles de notre histoire. On peut ne pas être absolument en accord avec lui (mais pour cela, il est préférable d’avoir des arguments)  et les échanges qui doivent en découler se doivent rester courtois.

Personnellement j’émets quelques réserves, même si je n’ai pas un « antinazisme primaire », mais un antinazisme tout court. Par exemple et nonobstant le fait d’avoir bien compris : faire d’Hitler un stratège suffisamment intelligent pour que ce personnage puisse endosser par calcul,  le  costume de simple peintre en bâtiment m’apparait sinon iconoclaste tout au moins troublant.  

Si cela avait été le cas, comment expliquer son acharnement à engager ses armées dans une Russie si vaste qu’elle est un océan de terre, contre l’avis de ses généraux ravalés au rang de valets ?  (Stalingrad cette défaite est-elle le fait d’un Hitler conscient ou pas ?)  Le peintre avait-il un talent caché, celui d’avoir raison contre l’avis de tous ? Sauf que l’histoire lui a donné tort. Se retourner contre Staline serait-elle une faute géostratégique majeure ou une vision de stratège trahie par ses généraux ? 

 

Le  désastre de 40, ne peut s’expliquer uniquement par le fait que les armées françaises et britanniques subissaient  une supériorité tactique  allemande incontestable. Il faut se souvenir en tout cas, pour ce qui concerne  les éléments tactique de pointe, que  se sont de véritables GTIA ou GMO à la soviétique avant l’heure.   Forces interarmes mobiles,  mécanisées et qui possèdent sans contexte une maitrise du ciel rapidement gagnée,  donc un appui efficace (pour se limiter  et faire vite),   face à des armées française et britannique lourdes, mal équipées, la plupart de nos chars n’avaient pas de radio, nos avions pas de dégivrage, et le maillage de transmission d’une pauvreté affligeante. Sans compter un moral dans les chaussettes après une « « drôle de guerre » qui a mobilisé des divisions molles et statiques. Alors que le front de l’ouest (vu de côté allemand)  était dégarni et qu’Hitler jouait les vainqueurs en Pologne, nous aurions pu pénétrer en Allemagne.

 

Mais François Delpla, et c’est l’un de ses mérites,  montrent que d’autres causes ont contribué au même effet.

 

Cette première partie annonce une seconde partie tout aussi intéressante : l’armistice franco-allemand et la survie de l’état de guerre (juin 1940)

 

Roland Pietrini

 

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Renouveler l’histoire de 1940 

 

 

 

Première partie : la débâcle de mai

 

 

Le surgissement, en 1990 (et en 1992, l’édition[1]), des mémoires du général Doumenc,  l’élément le plus combatif des états-majors de Gamelin, Georges et Weygand, a modifié en profondeur l’approche du désastre (ou du moins, dans un premier temps, la mienne). A la vision répandue d’un pays décadent il convenait de substituer, et à la vision gaullienne (une défaite purement militaire, due au passéisme des généraux) d’ajouter, l’excellence du coup allemand. Comme le dit Doumenc dans une « Pièce écrite au moment de l’armistice » :

 

(…) nos adversaires, qui avaient pour eux tous les avantages de l’offensive, on su en tirer grand parti. Leur manœuvre fondée sur la réussite d’une attaque centrale qu’ont menée de bout en bout leurs corps cuirassés et motorisés, a bénéficié d’une rapidité et d’une perfection d’exécution dont il faut reconnaître tout le mérite[2].

 

En éditant Doumenc, j’ai aperçu puis, en vingt-cinq années de recherches et de confrontations, de mieux en mieux cerné un point : l’Allemagne avait tout fait pour attirer les armées adverses dans le piège belge. En apparaissant depuis 1938 comme un pays lâche, amateur de proies modestes, contre qui il devenait urgent d’engager une « bataille des neutres » ; en laissant filtrer des bruits selon lesquels une attaque aurait lieu le 10 mai contre le futur « Benelux », et lui seul[3].

Un livre de 1995 a freiné la prise en compte de ces découvertes : Blitzkrieg-Legende , de Karl-Heinz Frieser,  postulant qu’il n’y avait pas plus de pilote dans l’avion allemand que dans le français. La décision aurait été obtenue à l’avant, dans le hasard des rencontres. L’esprit d’initiative des commandants d’unités blindées allemandes aurait surclassé la balourdise de leurs vis-à-vis français, incapables d’agir sans directives.

L’antinazisme primaire, dont ce livre marque le zénith et, espérons-le, le chant du cygne, présentait Hitler comme un chef brouillon et inculte, ne devant son poste qu’à ses talents de démagogue. Ses succès seraient le fait non seulement de ses subalternes militaires, comme Manstein ou Guderian, mais de ses collaborateurs civils, comme Schacht ou Speer. Sans même qu’on porte à son crédit un certain flair dans le choix des hommes.

Billevisées que tout cela. Il y avait bien un chef aux commandes, pour servir un projet multiforme, mais cohérent. Hitler innovait en incorporant à la pensée stratégique un ingrédient inédit : la dissimulation, soigneusement orchestrée, des qualités du chef. Bonaparte ou Moltke auraient certes été sidérés de voir un dirigeant se caricaturer lui-même en autodidacte vociférant, sans jamais rien démentir quand les médias du monde entier le présentaient faussement comme un ancien peintre en bâtiment ou daubaient de manière péjorative sur sa culture d’autodidacte (ce qui ne veut pas dire inexistante, mais seulement plus difficile à cerner que s’il était diplômé d’une école célèbre ; voilà qui demande du travail, et non des ricanements). Ce qu’on savait de son programme concourait tout autant à sa réussite, par la démesure des objectifs comme par la cruauté inhumaine des moyens. Tout cela semblait devoir se fracasser sur les réalités. C’est d’ailleurs ce qui se produisit, mais : 1) après douze ans d’une carrière propice à d’énormes dégâts, parfaitement évitables si on avait discerné ce qui précède ; 2) en passant par de prodigieux succès dont un au moins, la victoire sur la France, avait bien failli stabiliser durablement les gains de l’entreprise.

On sait que Winston Churchill a tiré alors un verrou et que celui-ci a tenu, permettant de rassembler enfin la coalition nécessaire face à la puissance, appréciée plus justement, de l’Allemagne nazie. Mais on a toujours du mal à mesurer l’improbabilité de ce dernier obstacle. On parle couramment d’un « miracle de la Marne », qui aurait empêché la France de subir en 1914 un désastre de même ampleur qu’en 1940. Or la présence de Churchill au sommet du pouvoir britannique au bon moment, et sa capacité de garder la barre et le cap dans la tempête, ne sont pas moins miraculeuses que la réussite de la contre-attaque française sur un affluent de la Seine, un quart de siècle plus tôt.

Le ministre des Affaires étrangères, Edward Halifax, agissait volontiers à l’inverse de la politique gouvernementale. C’est ainsi que, le 25 mai, il charge l’ambassadeur italien Bastianini d’un message à l’usage de Berlin : si les exigences allemandes sont raisonnables, le gouvernement anglais les acceptera. Churchill ne se défend qu’en reculant : il va clamant que les conditions allemandes ne peuvent être que terribles, et Halifax n’arrive pas à en avoir le cœur net –Hitler lui-même n’osant se fier à lui et lui faire tenir noir sur blanc des propositions « généreuses », de peur que Churchill ne les présente comme un aveu de faiblesse.

La crise du cabinet britannique qui culmine entre le 26 et le 28 mai 1940, venue au jour dans les années 1960-70, n’a pas encore infusé suffisamment pour discréditer la version édifiante des mémoires de Churchill, suivant laquelle son gouvernement, unanimement méprisant envers la mégalomanie hitlérienne, n’avait jamais été effleuré par l’idée d’une paix de compromis.

 

(à suivre)

 

 



[1] Cf. Delpla (François), Les Papiers secrets du général Doumenc, Paris, Orban.

[2] Ibid., p. 353.

[3] Les indiscrétions bien connues du colonel Oster, adjoint de l’amiral Canaris à la tête de l’Abwehr, sont en train d’être reconsidérées à la lumière d’une étude critique de l’attitude « résistante » de Canaris (cf. Kerjean, Eric, Canaris / Le maître espion de Hitler, Paris, Perrin, 2012). 



03/04/2015
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