ATHENA-DEFENSE

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Un épisode de la guerre froide, Hongrie 1956 et Ukraine 2014?

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Le 23 octobre 1956 à Budapest, 20 000 protestataires environ se rassemblent près de la statue de Josef Bem, un héros national de la Pologne et de la Hongrie. La foule chante le poème patriotique Nemzeti dal, interdit par le pouvoir « nous le jurons, nous le jurons, que nous ne serons esclaves plus longtemps ! " Les armoiries communistes du drapeau national sont arrachées et laissent un trou béant. La foule est pacifique mais gonfle jusqu’à atteindre 200 000 personnes.

Le gouvernement réagit par la voix du premier secrétaire du parti Erno Gero qui condamne le mouvement et les revendications des étudiants et  des intellectuels. Vers 21 h la répression commence, un jeune de 18 ans est tué. La statue de Staline est déboulonnée, seules ses bottes restent et le drapeau hongrois y est planté. D’autres opposants aussi nombreux se rassemblent devant la  station de radio « radio Budapest ». Les rumeurs les plus folles et les plus alarmistes  se répandent, tout est en place pour un affrontement violent entre force de l’ordre et les  manifestants.

Il faut se souvenir qu’en Pologne au mois de juin de la même année à Poznan, un soulèvement "Poznanski Czerwiec", parti d’une grève des travailleurs avait été réprimé violemment avec l’intervention de 1000 soldats de l’armée populaire  LWP avec 400 blindés en appui des forces de sécurité intérieure (KBW). La troupe avait ouvert le feu et causé entre 57 et 78 morts, on ne connait pas réellement le chiffre.  C’est donc sur ce fond d’évènements dramatiques que la révolte hongroise contre l’emprise de l’URSS commence ce 23 octobre.  Très vite, des milliers de personnes s'organisent en milice pour affronter l'Autorité de protection de l'État (ÁVH).

Le 24 octobre,  le Politburo se réunit à Moscou, la peur que  la Pologne  suive le mouvement n’est pas exempte des préoccupations, la situation est jugée comme urgente et grave, deux positions s’opposent, celle menée par Molotov qui est pour une intervention de remise en ordre immédiate, et celle de Khrouchtchev  président du soviet suprême et de Joukov commandant de l’armée rouge et héros de l’armée soviétique qui prônent  une négociation mais avec maintien de la Hongrie dans le pacte de Varsovie. A l’Ouest personne ne bouge, en RDA les Missions militaires de renseignement de Potsdam (MMFL- USMLM- Brixmis) constatent des mouvements importants de troupe.

La politique américaine envers le bloc communiste est en cours d’évolution. Les États-Unis souhaitent éviter à tout prix  une confrontation militaire avec l'URSS qui pourrait dégénérer en guerre nucléaire. C’est le début  de la politique d'"endiguement" (qui vise à stopper l'extension de la zone d'influence soviétique au-delà de ses limites atteintes en 1947 et à contrer les États susceptibles d'adopter le communisme)  on s’oriente vers une  guerre économique (plan Marshall 1947, création de l’OTAN en 1949, doctrine Truman  élaborée  aussi en 1947 (aide aux régimes anticommunistes) et celle de l’information, mais qui conduit aussi une course à l’armement  sauvage et sans limite, puis vers des conflits périphériques ( Corée d’abord et Viêt-Nam ensuite et beaucoup plus tard aide aux talibans en Afghanistan dans le but  d’affaiblir l’URSS, on pourrait continuer dans cette logique jusqu’à aujourd’hui) ) - (Khrouchtchev se rendra finalement aux Etats-Unis en 1959)

Dans la nuit du 23 octobre, Ernno Gero; secrétaire du parti des travailleurs hongrois, avait demandé l'intervention militaire soviétique  « pour réprimer une manifestation d'une ampleur sans précédent » Les plans sont prêts, le 24 octobre à 2h00 du matin les chars soviétiques T10, T34, entrent dans Budapest. Des insurgés résistent, arrivent même à s’emparer des quelques chars soviétiques, des barricades sont levées, des véhicules incendiés.

 À la radio, vers midi Nagy qui souhaite sauver encore l’essentiel, s'adresse à la nation :

« Peuple de Budapest, je vous informe que tous ceux qui déposeront les armes et cesseront le combat à 14 heures aujourd'hui ne feront l'objet d'aucune poursuite. En même temps j'affirme que nous réaliserons aussi tôt que possible une démocratisation systématique du pays dans les domaines économique, politique, institutionnel. Tenez compte de notre appel; cessez le combat et agissez pour la restauration de l'ordre et de la paix dans l'intérêt de l'avenir de notre patrie »

 

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Le bâtiment de la radio est pris d’assaut, l’AVH est prise pour cible, les forces soviétiques sont relativement statiques, et on note certains signes de sympathie entre insurgés et soldats russes.

Le 25 octobre la situation continue à se dégrader, des manifestants se regroupent face au parlement. Les Unités de l’AVH ouvrent le feu sur la foule depuis les toits, dans la confusion des soldats soviétiques répliquent se croyant pris à partie.

Cette attaque du parlement fait chuter le premier secrétaire du parti communiste, Erno Gero et le premier ministre fuient en URSS, ils sont remplacés par Janos Kadar et Imre Nagy.

C’est alors que les révolutionnaires attaquent les chars soviétiques avec des coktails molotov.  Partout dans le pays la grève générale s'étend. Les monuments militaires mémoriaux sont détruits, les livres communistes brûlés, le soulèvement est quasi général. Une division blindée hongroise basée à Budapest et commandée par Pál Maléter choisit de rejoindre les insurgés. 

En dépit de ces événements, des commandants soviétiques négocient souvent des cessez-le-feu locaux avec les révolutionnaires et parviennent à ramener l’ordre dans certaines régions. En réalité, c’est le général hongrois Béla Király, libéré après avoir été condamné pour crime politique qui ramène l'ordre en unifiant les éléments de la police, de l'armée et des groupes d'insurgés au sein d'une garde nationale improvisée. Un cessez-le-feu est signé le 28 octobre et le 30 octobre, la plupart des troupes soviétiques quittent Budapest pour rejoindre leurs garnisons à l'extérieur de la ville.

Nagy (prononcer Nog) qui conserve une certaine légitimité aux yeux des hongrois qualifie l'insurrection de « large mouvement populaire démocratique » dans un discours à la radio le 27 octobre, Nagy et les Hongrois croient en la victoire, les troupes soviétiques se retirent. C’est alors que Imre Nagy gagné par l'euphorie du mouvement populaire commet une première faute : il s'engage  de manière trop évidente dans la voie de la démocratie et du multipartisme.

 

Le 30 octobre, le politburo décide de ne pas destituer le gouvernement Nagy et Joukov  héros respecté de 1945 et commandant des armées soviétiques pondère en déclarant  « nous devons retirer les troupes de Budapest et si nécessaire de Hongrie. C'est la leçon que nous devons en tirer ». Cette position de Joukov apparaît dictée probablement  par sa connaissance de la difficulté pour des troupes régulières et notamment  de conscription pour mater une insurrection civile. L’armée rouge de l’époque est construite et entraînée pour un combat blindé de mouvement à dominante offensive. 

Une  « Déclaration du gouvernement de l'URSS sur les principes de développement et de renforcement de la fraternité et de la coopération entre l'Union soviétique et les autres États socialistes » est  adoptée. Cette déclaration indique la volonté de l’URSS à engager des négociations avec les gouvernements de la république populaire de Hongrie et ceux du pacte de Varsovie. Une solution pacifique parait  donc encore possible.  

 

Mais le même jour, des manifestants armés attaquent un détachement de l'ÁVH gardant des bâtiments à Budapest suite à des rumeurs indiquant que des prisonniers y sont détenus. Une vingtaine de membres de l'ÁVH sont tués ou lynchés par la foule. Des chars hongrois envoyés pour protéger les lieux tirent par erreur sur le bâtiment. Le chef du comité de Budapest est blessé mortellement. Des soldats hongrois envoyés en soutien de l'ÁVH rejoignent la foule. Les scènes de l'affrontement sont diffusées aux actualités soviétiques quelques heures plus tard.  Les dirigeants du gouvernement en Hongrie condamnent l'incident et appellent au calme,  mais les images des victimes sont utilisées  habilement à fin de propagande

Le 1er novembre, Nagy forme un gouvernement de coalition et annonce aussitôt le retrait de la Hongrie du pacte de Varsovie. La ligne rouge est franchie. C'est plus que les Soviétiques n'en peuvent supporter.

 

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Dès le dimanche 4 novembre, l’armée rouge envahit Budapest avec pas moins de 8 divisions et plusieurs centaines  (2000 environ) de chars du dernier modèle le  T54) et des blindés plus anciens JSU, T10, BTR 152, T34. Les insurgés, étudiants aussi bien que salariés, résistent avec héroïsme mais n'en sont pas moins écrasés. Plus de 25 000 d’entre eux périssent à Budapest, tandis qu’une dizaine de milliers d’autres sont déportés. La lutte se poursuivra en province, durant près de deux semaines. La Hongrie a payé le prix du sang. (les soviétiques se souviennent peut-être que  le 1° juillet 1941, quelques milliers de soldats hongrois regroupés dans l'unité d'élite de l'armée hongroise Gyorshadtest attaquent la 12e armée soviétique et participent aux côtés des Allemands à la bataille d'Ouman, au cours de laquelle vingt divisions soviétiques sont mises hors de combat)

 

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La répression fait environ 200.000 morts tandis que 160.000 personnes se réfugient en Europe de l'Ouest. Imre Nagy conduit en Roumanie, sera jugé et pendu en 1958.

Peut-on tirer des enseignements de ces évènements survenus il y a précisément 60 ans ?

Il y a 60 ans, le contexte international était forcément différent, on utiliserait plutôt aujourd’hui le mot géopolitique et les conditions géopolitiques étaient donc différentes. Pourtant les dernières interventions de la Russie en Géorgie, en Ukraine, démontre une certaine constance : la Russie intervient vite et fort lorsqu’elle estime ses intérêts majeurs menacés. Ses moyens d’intervention d’aujourd’hui à la hauteur de ce que nous connaissons, et relativement avec nos propres forces  ne sont pas sensiblement différents. L’armée russe reste une armée fortement  blindée, sa capacité à projeter des forces cohérentes par voie terrestre est intacte. En comparaison, nous sommes parfaitement désarmés et si la Russie voulait, mais cette hypothèse est ignorée par nos stratèges, régler par la force le problème ukrainien, ou tout autre problème à venir dans son périmètre de sécurité,  elle le pourrait sans aucun doute et  interviendrait avec la même détermination qui a marqué tous ses engagements depuis la création de l’armée rouge. Le récent discours de Poutine au club Valdaï que j’ai récemment relayé est un simple avertissement gratuit, mais un avertissement quand même ! La Russie ne tolérera plus que seuls les Etats-Unis dirigent unilatéralement le monde, et notre liberté de décision et de mouvement entre ces deux déterminations, celles des Etats-Unis et celle de la Russie permet de mesurer à quel point, nous sommes sans réels moyens, nous l’Europe, et singulièrement la France qui brade sa défense et par conséquence sa liberté de choix actuelle et à venir. Nos politiques ont abdiqué notre souveraineté pour une Europe faible et sans poids international tout en nous condamnant à un alignement atlantique. Nos interventions minuscules en Afrique et en Irak (coûteuses humainement et pas nécessairement judicieuses épuisent notre outil militaire sous-calibré) dans l’espoir de conserver notre  place et peser dans le grand cirque du monde sont inadaptées. La fin du match est proche,  je crains que nous ne soyons pour longtemps hors-jeu.

  Ukraine-combats-fratricides-aux-abords-de-Donetsk_article_popin.jpgA Donetsk scène d'après combat

 

Avec les élections favorables aux séparatistes de ce dernier week- end, de Donetsk et de Lougansk reconnues par Moscou,  l'Ukraine va revoir ses engagements de paix  a déclaré lundi le président Prochenko. Dans un discours à la Nation, le président a expliqué que Kiev allait "revoir son plan d'action" après le vote qui a constitué "une violation grossière" du protocole de Minsk du 5 septembre" conclu entre l'Ukraine et les séparatistes avec la participation de la Russie et de l'OSCE. Les conditions sont à nouveau réunies pour une aggravation de la situation. Il n’était pas inutile de se remémorer l’épisode hongrois de 1956, on ne sait jamais...

 

Roland Pietrini



04/11/2014
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