ATHENA-DEFENSE

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Guerre électronique, un article du Colonel Pierre-Alain Antoine ( 1° partie )

De la nécessité de développer la guerre électronique (GE) sous toutes ses formes pour l’armée de l’Air et de l’Espace .

Une obligation pour la mise en place de la composante nucléaire aéroportée dans les années 1960 par le colonel Pierre-Alain ANTOINE (1)

 

« Le renseignement est la matière la plus importante dans l’art de la guerre car sans informations sur l’ennemi, on ne peut élaborer de plans de batailles efficaces »

                                                                        Sun Tsu – L’art de la guerre                       

                                                                   Chapitre 13 – Le renseignement 

 

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le futur Archange CUGE « Capacité universelle de guerre électronique », 

 

 

 

 

A l’origine

 

Le spectre des fréquences électromagnétiques est connu depuis toujours dans sa partie visible, qui constitue l’arc-en-ciel. Dans la seconde moitié du XIXème siècle, Maxwell élabore la théorie des ondes électromagnétiques, plus tard mises en évidence par Hertz. La première utilisation des ondes électromagnétiques remontent à peu près à l’année 1900, pour la transmission des messages (communiquer). C’était la télégraphie sans fil (TSF). Très vite, les fonctions des équipements utilisant les ondes électromagnétiques  ont été de plus en plus variées pour répondre aux besoins exprimés par les civils et par les militaires. Ainsi dans les années 1910, on sait localiser (goniométrie), dans les années 1920, on peut naviguer (balises radio électriques) grâce à elles. Dans les années 1930, on peut détecter (radar) et identifier (IFF) dans les années 1940 mais également écouter et brouiller. 

 

Ceci étant posé, nous pouvons proposer une des nombreuses définitions de la Guerre électronique (GE) : ensemble des mesures militaires comportant l’emploi de l’énergie électromagnétique pour déterminer, exploiter, réduire ou empêcher l’utilisation par l’ennemi du spectre électromagnétique et des mesures qui en assurent l’emploi par les forces amies.

 

Emploi de la GE du début du XXème siècle à la fin du second conflit mondial

 

Nous pouvons situer le tout premier emploi de la GE au cours de la guerre russo-japonaise de 1904 à 1905. En effet, lors de la bataille navale de Tsushima les 27 et 28 mai 1905, la flotte russe de la Baltique a été quasiment détruite par la flotte japonaise sous les ordres de l’amiral Tojo et ce grâce à la manœuvre osée de l’amiral et à des matériels d’écoute fournis par les Britanniques au Japon. Cette guerre se terminera le 5 septembre 1905 par le traité de Porthmouth (New Hampshire, Etats-Unis) sous l’instigation du président américain, Théodore Roosevelt.

 

 

La première guerre mondiale a vu l’emploi intensif des moyens de communication et de cryptages des messages allant jusqu’au Radiogramme de la victoire décodé par le capitaine Painvin et qui permis au général Mangin de faire donner au bon endroit toutes nos réserves et de repousser la dernière offensive allemande en juin 1918, préfigurant la victoire finale.

 

Nous retiendrons de la deuxième guerre mondiale, le décodage des machines Enigma et Lorenz permettant aux Alliés de réduire de deux années le conflit et qui fit dire,  des experts du décodage de Bletchley Park, à Winston Churchill :Those geese that laid golden eggs and never cackled[1]

 

Dans le même temps, les Allemands mirent au point des systèmes de guidage électronique comme les Knickebein, X-Gerät, Y-Gerät, Erika ou Bernhard. Tous ces systèmes furent efficacement brouillés par les Britanniques[2]

 

Comment est perçu la GE dans l’armée de l’air dans les années 1950 aux années 1980 ?

 

Force est de constater qu’à la sortie du deuxième conflit mondial, le souci premier de notre jeune armée de l’air est de renaître et de se rééquiper tant en matériels qu’en infrastructures pas seulement aéroportuaires. Après la signature du  traité de Washington le 4 avril 1949 créant l’OTAN et grâce au plan d’aide militaire mis en place par les Etats-Unis d’Amérique, de nouvelles unités voient le jour passant de l’ère de l’hélice à celle du réacteur. Les renseignements d’origines électroniques nous étaient souvent fournis par l’OTAN et suffisaient amplement compte tenu de l’absence de moyens de GE à bord des avions d’armes de l’armée de l’air. Or deux éléments nouveaux voient le jour en même temps à la fin des années 1950 :

-       La volonté de la France de se doter d’une force aérienne nucléaire autonome dès 1955 car il n’est pas acceptable que le destin de la France dépende  à ce point des décisions d’une autre nation, les Etats-Unis, aussi puissante et bienveillante qu’elle soit à son égard[3] ;

 

 

 

 

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SA 2 Guideline (appellation OTAN)

 

 

-       Les missiles sol-air soviétiques comme les SA-2 adaptés à la moyenne et haute altitude apparaissent en 1959, les SA-3 en 1963 et les SA-4 deux ans et demi plus tard.

A partir de ces deux données et devant se rendre autonome quant aux sources du renseignement spécialisé, la France se dote assez rapidement d’une complexe architecture tant de recherches et de développements  industriels, que d’une chaine de renseignements cohérente permettant la réalité et la mise sur pieds d’une force de frappe nucléaire autonome.

 

La mise en place du programme nucléaire français

 

Le 18 octobre 1945, le général de Gaulle signe l’ordonnance de création du Commissariat à l’Energie Atomique (CEA). Le 26 décembre 1954, Pierre Mendès-France, Président du conseil, décide la fabrication d’une arme nucléaire et crée au CEA, le bureau d’études générales, ancêtre de la Direction des Applications Militaires, la DAM. Le premier plan quinquennal prévoit la    construction à Marcoule (Gard) de trois piles atomiques à graphite-gaz G1, G2, G3 qui fourniront le plutonium nécessaire à la fabrication des premières bombes. Le deuxième plan quinquennal, voté en 1957, prévoit la construction d’une usine de séparation isotopique à Pierrelatte (Drôme). Parallèlement en mars 1957 est lancé le premier prototype d’un avion de bombardement, le Mirage IV susceptible de délivrer l’arme nucléaire. Le 11 avril 1958, Félix Gaillard, Président du Conseil, décide, quelques mois avant l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, de la première explosion nucléaire, qui aura effectivement lieu le 13 février 1960 à Reggane au cœur du Sahara. L’essai « Gerboise bleue » est un succès. La puissance de l’engin est conforme aux prévisions, soit 50 à 60 kilotonnes.

Le Commandement des  Forces Aériennes Stratégiques (FAS) est créé le 20 février 1962. En 1963, sont définis les constituants de la Force Nucléaire Stratégique (FNS) :

-       1ère génération : 50 Mirage IVA  armés de bombes au plutonium, de puissance de 60 kilotonnes ;

-       2ème génération : composée de sous-marins atomiques lanceurs d’engins MSBS à têtes nucléaires uranium-tritium, puissance 500 kilotonnes ;

-       Génération intermédiaire ; assurant la « soudure » entre ces deux générations, composée de missiles balistiques SSBS à têtes nucléaires au plutonium, puissance de 130 kilotonnes.

Sans être clandestin, ce programme est entouré d’une grande discrétion car l’opinion publique en France n’y est pas favorable. L’opposition vient de la gauche socialiste  et communiste, du centre très atlantiste et de l’extrême-droite.

Dès son arrivée au pouvoir, le 1er juin 1958, le général de Gaulle, considérant que l’adhésion des Français est essentielle, s’emploie à faire débattre le Parlement sur la Loi de Programmation Militaire. Il obtient, non sans peine,  et après trois motions de censure déposées contre la loi, un vote positif. Cette forte mobilisation de l’opinion a quand même une réelle influence sur les savants français, qui, à de rares exceptions près, suivent Frédéric Joliot-Curie et refusent de participer au projet d’armes nucléaires.

L’opposition des grandes puissances Etats-Unis, URSS, Grande-Bretagne qui viennent de signer en 1958 un accord interrompant leurs essais, est également très vive : elles y voient une atteinte à la cohésion de l’OTAN, une avancée de la prolifération, et peut-être le risque de se voir entraînées dans un conflit nucléaire qu’elles n’auraient pas voulu. Tout transfert de technologies étant exclu ; la France devra donc se débrouiller seule.

Sous l’impulsion du chef de l’Etat, le programme nucléaire français est renforcé et accéléré. Les déclarations publiques ne font pas référence à la stratégie  de « la dissuasion du faible au fort ». Le général de Gaulle pourtant la connaît et approuve les idées du général Pierre-Marie Gallois, son concepteur. Le 19 avril 1963, de Gaulle réaffirme la nécessité pour la France  « de disposer des armées les plus puissantes » «…à moins, bien entendu, que les autres ne cessent d’en posséder ».

Il fallait donc un porteur pour cette arme puissante envisagée, ce sera rapidement chose faite.

 

Le programme nucléaire français

 

Le 28 novembre 1956, le ministre des armées commande à Dassault Aviation, à l’époque la Générale Aéronautique Marcel Dassault (GAMD), une étude d’un bombardier supersonique bimoteur baptisé Mirage IV. D’autres constructeurs sont également consultés, dont le SNCASO qui propose le « Super Vautour ».

La fabrication du premier prototype du Mirage IV-01 est notifiée en avril 1957. De son allure générale, ce prototype est très voisin d’un Mirage III ; mais à l’échelle 2 pour sa surface, sa motorisation et son poids à vide. Par contre, il emporte trois fois plus de pétrole en interne.

Dès lors le programme s’accélère. Dassault est retenu comme constructeur du bombardier bimoteur bi-sonique ; Après quelques modifications mineures et à moindre coût demandées par le Délégué Ministériel de l’Armement, la série est lancée et les délais de fabrication sont contraints. Une première commande de 50 appareils est notifiée le 21 septembre 1960 suivie d’une commande, en novembre 1965, de 12 avions supplémentaires, capable de reconnaissance stratégique dans la continuité des fabrications en cours. 62 avions de série ont donc été commandés, Le n°1 a été livré à l’armée de l’air le 17 février 1964 et le n° 62, le 30 janvier 1968[4] soit la totalité de la flotte de série construite en 48 mois.

 

 

 

 

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Mirage IV

 

 

Les principales caractéristiques de l’avion sont les suivantes :

 

Longueur : 23,32 m, envergure : 11,84 m, hauteur : 5,42 m, Masse à vide équipé : 14,5 t, masse plein interne et bombe : 27,10 t, poids maximum au décollage : 33,8 t. Propulsé par deux turboréacteurs SNECMA Atar 9K 5 de poussée unitaire de 4710 kgp à sec et 6 700 kgp avec post-combustion.

Il est ravitaillable en vol et équipé d’un système de navigation et de bombardement comprenant : une centrale directionnelle gyroscopique, un radar de navigation doppler, un radar panoramique d’observation sol permettant le recalage, un système de recalage optique, le DOA[5]. En position semi-encastrée sous fuselage,

Le Mirage IVA peut emporter en position ventrale :

-        une arme nucléaire stratégique de type AN 11, AN21 et enfin AN 22 ou un réservoir supplémentaire de 1 600 litres[6] ou un bidon de reconnaissance photographique, le CT-52[7]

 

Il est équipé d’un très important système de Guerre Electronique en interne ;

 

Les points de part et d’autres du fuselage, ou points « 0 » peuvent supporter des bâtis JATO comprenant six pots de chaque côté donnant une poussée supplémentaire au décollage par temps chaud de quasiment un troisième moteur…mais seulement pendant 28 secondes ;

Les points internes ou points 1 de voilures peuvent emporter des bidons supplémentaires de carburant de 2 500 litres unitaire[8].

Les points externes ou points 2 de voilures peuvent emporter des bidons de contre-mesures électroniques CT-51 BOA[9].

 

Le Mirage IV et la Guerre Electronique

 

La Guerre Electronique est un élément essentiel de réussite de la mission principale de l’avion et donc un élément-clé de la dissuasion nucléaire. Cependant à l’époque, les industriels du secteur sont extrêmement dispersés et seuls les ingénieurs de l’Etat ont une vision d’ensemble des travaux effectués dans chaque domaine, des avancées éventuelles et des difficultés restant à résoudre. D’autre part, les ingénieurs de l’Etat  ont le monopole des relations avec les pays alliés. Comme le précise Jacques Bousquet[10], ce point important mérite quelques développements. Le plus important de nos alliés est les Etats-Unis d’Amérique et, dans le domaine des contre-mesures comme dans l’ensemble des techniques liées à l’armement, ils sont en avance sur nous. Cependant,  divers moyens existent pour recueillir des informations de qualité suffisante pour que notre retard reste stable au fil des années et de l’ordre de trois à cinq ans. Le premier est l’analyse attentive de l’information ouverte (périodiques, revue scientifiques, stands des salons professionnels, etc..). Malgré la confidentialité qui marque le domaine des contre-mesures, les résultats ainsi obtenus sont loin d’être négligeables. Le second est constitué par des contacts entretenus au niveau des services officiels eux-mêmes, qui peuvent prendre des formes diverses. Avec les Etats-Unis existe, dans cette période, la procédure des MWDP (Mutual Weapon Development Program) qui permet, avec un financement, le développement de matériels divers par l’industrie européenne. La première version du brouilleur Agacette développé par Electronique Marcel Dassault pour le Mirage IV a bénéficié de cette formule. D’autre part, les services officiels français entretiennent des contacts suivis avec divers organismes crées par l’OTAN comme le SADTC (SHAPE Air Defence Technical Center), situé aux Pays-Bas. Des groupes de coopération existent avec divers pays européens comme l’Allemagne[11].

Par la suite et en rapport avec l’arrivée des systèmes SA-4 en 1967 et SA-6 en 1970, l’autoprotection de notre vecteur nucléaire sera améliorée avec le remplacement de l’Agacette par la Mygale. Ces systèmes sont bonifiés tout au long de la vie des Mirage IV, et d’autres sont ajouté dans la version modernisée du Mirage IVP.

 

 (1) Le Colonel (H) Pierre-Alain ANTOINE, que je remercie particulièrement est un ancien pilote de chasse ayant débuté sa carrière opérationnelle sur F-100 « Super-Sabre ». A volé sur Mirage III E et sur Jaguar au sien de la 3ème escadre équipée du missile « Martel » anti-radar. A, pendant quatre années volé sur Mirage IVA et a commandé l’escadron 2/11 « Vosges », chargé dans l’armée de l’air de la GE offensive. Après un intermède comme directeur des Equipes de Présentation de l’Armée de l’Air à Salon-de-Provence, a commandé le Polygone de Guerre électronique, unité tri-nationale. A pendant douze années été conseiller opérationnel expert au sein du Groupe Thales.

 

À suivre :

 

 

- L’industrie française des contre-mesures aux cours de décennies    1950-1960 et ses programmes.

 

- L’aviation tactique et la Guerre électronique

 

Pour conclure

 

 

 ......................

 

 

 

 

 

                   



[1] Ces oies qui pondaient des œufs en or et  jamais ne caquetaient

[2] Cette « guerre des faisceaux » ferait l’objet d’une publication à elle seule

[3] Patrick Kleinknecht, La Guerre électronique  sur Mirage IV, Panazol,  Lavauzelle, 2006, page 21.

[4]  Le Mirage IVA n° 38 a été perdu lors d’un vol de réception avant livraison à l’armée de l’air le 14 février 1966 et ne sera pas remplacé.

[5] DOA : Dispositif Optique Asservi

[6] Le RS-21 appelé « demi-lune ».

[7] Seulement sur les 12 derniers  numéros de série des Mirage IVA ; par la suite, généralisé sur les Mirage IVP.

[8] RP20, pour Réservoir Pendulaire.

[9] Sur Mirage IVA.

[10] Jacques Bousquet, dans son document « Les contre-mesures au STTA au début des années 1960.

[11] Pendant le second conflit mondial, les ingénieurs allemands ont beaucoup oeuvré sur les systèmes électroniques et certains d’entre eux travaillent maintenant pour le France. Ainsi chez Thomson, les plus anciens ingénieurs parlent du groupe des « Allemands » comme chez Snecma, le groupe « O » d’Hermann Östrich qui a mis au point le réacteur ATAR 101et tous les descendants de la famille des ATAR.

 

 

 

 

 

 



29/03/2023
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