ATHENA-DEFENSE

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Russie et Occident une occasion ratée.

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Cette ITV accordée à Corse-matin lors du festival du Film d’espionnage à Bastia  auquel j’ai participé  avec  Yves Bonnet ancien patron de la DST, Jacques Neriah colonel au Mossad et ancien conseiller d’Isaac Rabbin, Eric Denécé directeur de recherche au CF2R et Nicolas Saada réalisateur ( film Espions), m’a permis d’aborder différents sujets touchant aux relations occident-Russie… Bonne lecture.

 

 

ITV réalisée par ISABELLE LANÇON-PAOLI de Corse-matin

 

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Originaire de Pietrosella (1), ce retraité des renseignements a passé vingt ans à l’est du mur, de 1971 à l’effondrement du bloc soviétique. Entretien (presque) sans filtre sur les dessous de l’Histoire

Militaire de formation, entré à Saumur, comment vous êtes-vous retrouvé aux renseignements ?

 

 

J’ai un parcours à la fois classique et atypique. Après cinq ans à Saumur, je suis parti pour ma première affectation à Berlin, au 11e régiment de chasseurs. Cela a été mon premier contact avec la réalité du monde soviétique et de l’Est, et je pense que c’est là qu’est née ma vocation. J’ai ensuite demandé à faire un stage de formation au centre d’instruction des renseignements et interprétation photographique, disparu depuis. Il y a eu une session de recrutement, et j’ai choisi un organisme particulier : la MMFL (mission militaire française de liaison, ndlr), auprès du Haut commandement soviétique.

 

 

Quelles étaient les prérogatives de cette mission ? Comment est-elle passée de la liaison au

renseignement au sens large ?

 

L’histoire de cette mission est particulière. En 1945, après la guerre, elle a été créée car il y avait un besoin d’organismes de liaisons militaires entre les différents alliés, c’est-à-dire essentiellement avec l’armée soviétique de l’époque. Les trois puissances dites de l’Ouest avaient des éléments de liaison et des accords bipartites avec la seule puissance de l’Est.

Au début, ce n’était effectivement qu’un organisme de liaison. Avec la guerre, les frontières avaient bougé, il y a eu de gros déplacements de populations, des prisonniers de guerre ou des gens libérés des camps qui erraient, abandonnés. Notre rôle était essentiellement de retrouver ces disparus. Mais en 1948, avec le blocus de Berlin, la Guerre froide est apparue comme une évidence, l’ennemi désigné était devenu l’Union soviétique, et les missions de liaison se sont transformées en mission de renseignement.

 

 

Pourquoi ces missions ont-elles perduré malgré le conflit ?

 

Parce que cela arrangeait tout le monde, les pays de l’Ouest comme les Soviétiques. Car les Soviétiques aussi entretenaient des missions militaires à l’Ouest. La seule différence, c’est qu’eux travaillaient dans des pays démocratiques, alors que nous travaillions dans un pays totalitaire. Autant dire que l’on ne pouvait pas faire grand-chose, mais l’on prenait des risques pour le faire quand même. Pendant quatre ans j’ai été observateur et chef d’équipage, puis je suis parti en Pologne où j’ai été attaché d’ambassade, ce qui était le moyen d’avoir une couverture diplomatique.

 

 

Après le communisme, la Russie postsoviétique a retrouvé une forme d’élan tsariste autour du concept de la Grande Russie, notamment avec Poutine. Comment retracez-vous cette évolution ?

 

Il faut comprendre que pour eux, la chute du mur a été l’effondrement d’un monde, c’est ainsi qu’ils l’ont ressentie. Cette évolution a été à la fois celle des ex-pays satellites, qui ont souhaité rentrer en Europe, et l’effondrement de la Russie, où Gorbatchev a essayé de sauver ce qui pouvait l’être en lançant les grandes idées de la perestroïka et de la glasnost. Tchernobyl a été un accélérateur de la chute selon moi, et selon Gorbatchev aussi qui l’a confirmé assez récemment. Ce drame a fait prendre conscience que le pays ne pouvait plus vivre de cette manière-là. Il fallait redonner de l’espoir aux gens, il y avait un appel à la consommation face à l’exemple de Berlin ouest, qui était la vitrine du monde occidental, contrecarrée par les tentatives de l’autre côté de montrer une belle image de l’Allemagne de l’Est. Mais les gens connaissaient la réalité.

Ensuite, Eltsine est arrivé. De l’avis de tous les Russes que j’ai pu rencontrer, cela a été pour eux la pire période de l’effondrement parce qu’ils se sont sentis humiliés. À un moment, les Russes ont tendu la main vers l’Europe, en vain. Je pense que nous avons raté là une belle occasion.

À mon avis, cela n’a pas été fait à cause des États-Unis. Il ne faut pas oublier que les Russes ont respecté leur parole et dissout le pacte de Varsovie, ce qui n’a pas été le cas avec l’Otan. Nous sommes donc restés côté Ouest, relativement peu aimables avec ce pays qui n’aspirait qu’à une chose, c’est la démocratie. Or, la démocratie, pour un pays passé directement du tsarisme au totalitarisme, ce n’est pas évident. Puis Poutine est arrivé. C’est un ancien du KGB, en tant que tel il a certaines informations. Il a agi sur trois leviers. Tout d’abord, la religion orthodoxe. Ensuite, le sentiment patriotique et, enfin, l’armée, qui était en déliquescence complète. Poutine a donc réussi à redonner espoir à la population, alors cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de problèmes, mais la majorité reconnaît à Poutine le mérite de leur avoir rendu leur honneur.

"La démocratie, pour un pays passé du tsarisme au totalitarisme, ce n’est pas évident"

 

 

Culturellement parlant, les Russes et leurs méthodes, disons expéditives, nous paraissent parfois étranges. Quelles clés donneriez-vous pour les comprendre ?

 

Le pays est immense, il y a beaucoup de langues différentes, plusieurs religions. Il y a des ressources énormes, et relativement inexploitées. C’est un pays vide, qui ne s’est jamais remis de la guerre. Au-delà de la Neva et du Caucase, ce sont des immensités sans fin. Il y a un Far East là-bas aujourd’hui comme il y a eu un Far West en Amérique au XIXe siècle. Culturellement, tout ce qui a fait le peuple russe, c’est la capacité à résister aux envahisseurs, quitte à sacrifier certaines libertés. Ils ont le respect de la puissance, du chef. Poutine est un tsar. Les Russes ne s’embarrassent pas de règles d’engagement comme nous le faisons. Des règles qui nous honorent, même si elles n’empêchent pas les dommages collatéraux. Eux n’en tiennent pas compte. Par exemple, s’il y a un tireur embusqué dans une mosquée, nous ne pouvons pas tirer. Eux ne se posent pas la question.

 

 

Tout de même, lors de la prise d’otage du théâtre de Moscou en 2002, de nombreux civils sont morts...

 

Il est vrai que cette prise d’otages par des terroristes tchétchènes a été extrêmement mal gérée. Une prise d’otages dans un lieu clos, on a vu ce que ça a donné en France... Aurait-on fait mieux ? Même si nous n’avions ni pu ni voulu gazer tout le monde. Eux n’avaient pas vraiment d’autres moyens, ils ont donc mis le paquet. Ils utilisent les moyens qu’ils ont, et, en général, ce sont de gros moyens... Il faut savoir que les deux guerres en Tchétchénie ont été terribles. Il y a eu énormément de pertes lors du premier conflit. Ils en ont tiré les leçons lors du second. Ils apprennent vite. En Syrie, ils ne se sont engagés que lorsque la ligne rouge a été dépassée et leur unique base en Méditerranée s’est retrouvée menacée.

"Poutine leur a rendu leur honneur"

 

 

"L’ours russe est dans sa tanière, il déteste ne pas pouvoir en sortir "

 

Il y aurait une certaine pertinence à se rapprocher de la Russie, riche en ressources, plutôt que des États-Unis, plus lointains. Pourquoi cela ne se fait-il pas ?

 

Les États-Unis ont besoin de se créer un ennemi pour exister. Et il y en a un tout désigné, c’est la Russie. Par l’intermédiaire de l’Otan, ils ont avancé des pions, comme en Ukraine, qu’ils ont essayé de faire basculer dans le camp de l’Ouest, ce qui est pour les Russes une ligne rouge.

Mais le problème reste complexe, et je pense que les Russes vont mettre de l’eau dans leur vin sur cette question. Concernant la Crimée par contre, objectivement, elle est Russe et l’a toujours été. C’est un accident de l’histoire dû à Krouchtchev qui l’a séparée, mais la majorité des habitants se sont prononcés pour revenir vers la Russie. L’ours russe est dans sa tanière, il déteste ne pas pouvoir en sortir. Si on le coince, il va rugir. Or, les Russes ont toujours eu besoin de territoires tampons qui leur permettent de se sentir en sécurité. Lors du dernier discours de Macron à Biarritz, il y a eu une légère avancée dans le sens d’un rééquilibrage de nos relations avec les Russes.

 

 

Sarkozy l’avait déjà fait avant lui, pourtant...

 

Oui, mais après lui, François Hollande a coupé les ponts.

Le comble pour un président socialiste…

 

Certes, mais bon, il y a socialisme et socialisme. Et celui du PS d’aujourd’hui, ce n’est pas forcément la même chose que celui des Russes (rires)

 

 

Vous pensez donc que si le rapprochement entre l’Europe et la Russie ne se fait pas, c’est en grande partie à cause des États-Unis ?

 

D’une certaine façon. Il y a un besoin que l’on ressent de ce rapprochement. De Gaulle en son temps disait : "De l’Oural à Brest, c’est l’Europe." Les Russes nous ressemblent beaucoup, y compris par la culture. Nous en sommes parfois plus proches que des Allemands qui sont des protestants. Mais je pense surtout que les États-Unis ne le voudront jamais.

Ce qui les arrange, selon moi, c’est que l’Europe se désagrège. Cela ne leur plaît pas, l’Europe. Ils ont bien réussi avec la Grande-Bretagne, qui ne sait plus comment faire maintenant. L’UE n’a pas de politique diplomatique, pas de défense commune, c’est une coquille vide. C’est l’Europe des marchands et des normes, ce n’est même pas une Europe sociale.

 

 

Justement, en parlant des rivalités entre les États-Unis et la Russie, que pensez-vous des soupçons d’ingérence russe dans les élections américaines ?

 

La manipulation a toujours été une science russe, et ils pourraient nous donner des leçons sur le sujet. Mais, est-ce que la principale préoccupation de Poutine, ce sont réellement les élections américaines ? Je ne pense pas, je pense qu’il a d’autres problèmes dans son pays et son pourtour. Je n’ai pas vraiment d’avis là-dessus, en fait.

(1)  Petite rectification je suis né en Savoie  de père Corse et de mère savoyarde…  

 



11/10/2019
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