ATHENA-DEFENSE

ATHENA-DEFENSE

Témoignage 1944/1945 (suite)

Il y a plus de 67 ans des français arrivaient aux Etats-Unis pour être formés par l’US Air Force. Beaucoup étaient originaires d’Afrique du Nord et ne connaissaient pas la France. Certains comme mon père avaient à peine 18 ans. La découverte du nouveau monde fût pour eux un choc considérable. Cette aventure que souhaite raconter un vieil homme encore jeune de 86 ans est mon père, je lui laisse un page pour que son souvenir en se perde pas dans l’oubli.

 

L'article original date de 2012, mon père est décédé en 2014. 

 

 

 

Nous sommes en 1943. Le 13 avril 1943, j’ai 18 ans, la bataille fait rage autour de Sfax. Les Bombardements ne s’arrêtent plus. La ligne Mareth près de Sfax est enfoncée 

( histoire : la ligne Mareth est une  système fortifié par les Français entre la ville de Mareth et la ville de Tataouine  avant la 2° guerre mondiale. Ces ouvrages sont démilitarisés par une commission germano-italienne. Suite à la défaite de ces derniers à El Alamein, les ouvrages sont de nouveau réarmés par l’Afrika Korps de novembre 1942 à mars 1943 pour retarder l'avance de la VIIIe armée britannique dirigée par Montgomery. 100 kilomètres de barbelés sont posés, 170 000 mines AC et AP.  Les ouvrages sont renforcés par des canons antichars et antiaériens. De plus, la ligne Mareth étant judicieusement construite derrière l'oued Zigzaou, cela en fait un fossé antichar naturel. La bataille de Mareth a lieu du 16 au 28 mars 1943. 160 000 alliés affrontent 76 000 hommes de l'Axe. Les Britanniques, aidés de la colonne française du général Leclerc échouent lors de leurs attaques frontales. Après une contre-attaque manquée sur Médenine, la ligne est occupée par les unités survivantes de l'Afrika Korps de Rommel devenues la première armée italienne. ( général Giovanni Messe). La 50e division d'infanterie britannique parvient avec succès à pénétrer la ligne près de Zarat mais son avancée est anéantie par une contre-attaque de la 15°PZDiv. L'attaque britannique échoue à nouveau, Montgomery envoie des éléments  de renforts, , avec la deuxième division néo-zélendaise autour des collines de Matmata. Les informations données par les spécialistes du « long ranger desert group » permettent de penser  que la ligne pourrait être débordée : Montgomery renforce donc les forces de Freyberg  (div néo zélandaise) et décide d'opérer un mouvement de contournement de la ligne. La colonne traverse le col de Tebaga, le 27 mars, ce qui rend la ligne intenable pour les troupes de l'Axe. Cependant, les forces de Messe échappent à l'encerclement et battent en retraite en direction de Gabès. En mai 1943 , c’est la reddition de forces de l’Axe.)

Les Allemands et leurs chars « tigre » passent sur la route direction Tunis. Le sol tremble. Il va trembler 2 jours entiers quand du 8 avril au 9 avril 1943 les alliées et les Anglais sous les ordres de Montgomery poursuivent les Allemands et les Italiens en déroute. Le 9 avril 1943 au matin, la musique écossaise rentre dans Moulinville, tambours et  cornemuses au vent, suivis par des éléments  de la 1° DFL,  Français de France et des Français d’outre mer mélangés, la peau basanée et parfois, il faut le dire, souvent noire. C’était splendide. Partout sur leur passage, des pleurs de joie et des rires. Quelle allégresse !

 

Les autorités nouvelles de la « France libre », celle de Vichy est battue, cette France combattante, ouvre un cahier d’engagement pour les jeunes de Sfax. je prends la décision de m'engager.  

 ( Histoire : C'est sous le nom de Première Division légère française libre et sous le commandement du Gal Legentilhomme qu'elle entre en Syrie en juin 1941. Les troupes sont acheminées en Palestine, d'où elle part combattre les forces françaises restées fidèles à Vichy. Elle entre victorieuse dans Damas le 21 juin 1941,puis continue son avancée sur Homs, et Alep avant de rejoindre Beyrouth et le Caire où elle est dissoute. Elle renaît sous forme de deux brigades françaises libres combattantes : La 1re Brigade française Libre Indépendante avec à sa tête le général Koenig, la 2e Brigade française Libre Indépendante avec à sa tête le général Cazaud. Une 3e Brigade française Libre Indépendante restera au Liban français et en Syrie jusqu'à la fin de la guerre pour assurer la protection de ces pays.La 1re BFL s'illustre à Bir hakeim du 26 mai à début juin puis à la seconde bataille d’El Alamein en octobre-novembre 1942. Les deux brigades et la Free French Flying Colonn forment les Forces françaises du Western Desert au sein de la 8° armée Britannique, Ces deux brigades plus une troisième venue de Djibouti sont réunies le 1° frévrier 1943 dans la 1re DFL commandée par le général de Larminat, et participent à la fin de la campagne de Tunisie à Takrouna en mai 1943)

 

Nous étions jeunes mais déjà, posés et endurcis, des enfants mûris par les difficultés, les privations et la guerre...

En Tunisie autour de Sfax les stigmates des combats sont encore présents, 24 h assis dans ces camions inconfortables face à face, nous passons sur la route récemment sécurisé et déminée de Gabès qui mène vers le sud. Le champ de bataille de la ligne Mareth s’éloigne et nous nous dirigeons vers la frontière tripolitaine. Je me souviens de cette poussière, de ce vent de  sable, cette chaleur pénible puis, enfin l’arrêt à la limite tunisienne. Nous  sommes épuisés et nous nous enroulons chacun dans une couverture et à même le sable nous nous endormons, éreintés mais heureux. Sous mon dos, ça bouge et je trouve deux magnifiques scorpions. La laine de ma couverture m’a protégé. L’arrivée à Tripoli, habillé, restauré et cette fois sous une toile de tente, nous dormons. En deux mois mon sort est décidé, retour en Tunisie, à Kairouan et renvoyé dans mes foyers. La cause, je suis trop maigre, et je dois me remplumer pour tenter à nouveau ma chance. Le camp était dirigé par des français libres et des britanniques qui essayaient de nous remettre en forme.

Le général de la DFL, son nom Simon ( Jean Simon, figure légendaire de la légion à Bir Hakeim) je crois,  nous remercie et nous partons déguisé en soldat car nous n’avons que cette seule tenue, et heureusement c’est un passe partout.

Un retour très rapide à Sfax, Moulinville chez nous. L’accueil est plutôt froid et je décide d’essayer de m’engager dans une unité combattante, vers le cap Bon en Tunisie du Nord ou les combats n’ont pas cessés et ou parait-il, ils sont moins regardants. Je pars, sans argent en poche.

En quatre jours, soldats par le seul habit, je n’ai aucune expérience et aucune instruction militaire,  je trouve un transport en direction de Tunis. Après plusieurs changements de camions militaires et 300km, je m’arrête à 15 kilomètres à Hamman-lif . Sans nourriture, avec le frais des véhicules militaires sans vitres, j’étais dans un sale état, mes gencives infectées couvraient mes dents. J’étais affamé mais heureux dans l’espoir de trouver un accueil auprès de ma famille.  Celui de  mon oncle et tante, qui habitaient ici, je le suppose encore.

 

C’est avec une grande joie que je les retrouve et ils m’hébergent durant 5 mois, le temps de me refaire une santé et de travailler provisoirement aux ministère des finances à Tunis.

           Plus de possibilité d’engagement dans les bureaux de recrutement de la 1°DFL, nous étions fin juin 1943. Au surplus de la mairie, je récupère un pantalon civil, une chemise et des souliers. Mon état physique s’améliore et très vite je retrouve du travail grâce à ma cousine qui était employée au ministère des  finances à Tunis. Après avoir passé un examen, je me retrouve au bureau, pour  2095 F par mois (ce qui représente pour l’époque un bon salaire)  qui sont utilisés pour régler tous les frais de santé ,d’habillement et de participation mensuelle à ma pension dans ma famille.  Dès octobre, je suis convoqué pour la visite du conseil de révision, je suis bon pour le service. L’armée avait besoin d’un aviateur, j’ai le profil qui leur convient.

 

 

Je quitte Tunis et après avoir dit au revoir à mes parents à Sfax, je rejoins par le train Blida, en Algérie, lieu de regroupement pour l’armée de l’air.  Le  quatre mars 1944 dans un garage qui tient lieu de caserne, 150 cadres en bois pour dormir, une paillasse en alfa (herbe du désert pour les dromadaires), un trou pour des toilettes à la turque. Une hygiène déplorable, , trois robinets pour la toilette et c’est tout, une nourriture dégueulasse. Un paquetage des plus réduit, un fusil de 1897-1898 avec une baïonnette de 50 cm de long en guise de compagnon. Nous couchons avec le fusil, le paquetage et quelques bestioles.

Cinq cents francs, par mois, de quoi manger deux repas au restaurant, sans ticket. L’instruction militaire succincte: marcher au pas, saluer, tirer avec l’arme qui envoyait à 100 mètres une balle en plomb dans la cible à condition de viser bine au-dessus.

Mi avril 1944, un lieutenant de Normandie-Niemen se présente au garage et après un baratin sur les délices d’être navigant, demande des volontaires. Je saisis ma chance,  plus le temps de réfléchir. Je dois partir d’ici à tout prix.

Nous sommes 50 à suivre la même idée. Après des épreuves de sélection dont 30 kilomètres avec sac et fusil. Nous ne sommes plus que dix.  Nous prenons la direction d’Alger,  pour passer  la visite médicale.

 

Pour l’acuité visuelle je subis une épreuve dans laquelle je réussis au delà des espérances.  Un trois quart de cercle, distinguer l’ouverture et cela commence en haut, à droite, à gauche, en bas et vice et versa. On augmente la cadence. Je réussis inexorablement, le major s’énerve, ne comprend pas que je puisse faire cela sans erreur. Il n’arrivait plus à me suivre.

Pour la culture générale  math, français, un peu d’anglais. Je suis bon.. Mais le principal est d’avoir réussi.

Avec une simple  matraque, nous montons la garde  de nuit autour du poste militaire de Blida. Fouilles, Dans  une cellule avec son pensionnaire peu engageant, seul avec lui je dois le fouiller sous le regard du lieutenant.

Des tirs avec FM dans les gorges de Chiffa, au dessus de Blida, tirs par à coups, par rafales sur cibles mouvantes. J’ai 19 ans, deux autres aviateurs ont 17 et 18 ans. Par une soirée de garde à la « Patte de chat » le bordel, je dois me débrouiller de fermer à 22 heures, j’ai eu droit à un défilé de belles  jeunes femmes qui nous montraient leur féminité. La maquerelle qui souhaitait faire des affaires après l’heure de fermeture, se déchaîne, je ne cède pas avec mes deux compagnons. A 22 heures 30 c’est fermé. Je pousse un ouf !

Je suis sélectionné pour suivre le cours des élèves de l’EPPN de Casablanca. Peu de temps après, je suis appelé par le capitaine. – ( Vous devez faire un séjour d’un mois à Bugeaud dans les pins à 1 200 mètres au-dessus de Bône en Algérie, bien sûr dans un hôtel réservé aux officiers, cela vous permettra de prendre du poids-) . Pour moi c’est une chance énorme.

Nous sommes  deux par chambre et surprise, un appareil bizarre que je ne qualifie pas. Heureusement le 2° de la chambre est un fils de colon de Madagascar, je vois le monter le cul à l’air, il se baisse et se lave. Le bidet est né du moins pour moi. Vive le moderne.

 

Début juin, retour sur Blida, je ne pense pas avoir bien grossi, malgré les repas copieux. Marcassin et autres que j’ai découvert. Chez moi, nous étions plutôt couscous, pâtes, poissons… Les privilégiés dont je suis,  ceux qui avaient réussi, se retrouvent avec des lits dans une classe d’école réquisitionnée.

La première nuit à peine couché,  depuis à peine une minute, je me relève, des punaises par dizaines à la queue leu leu sur nous. Le choix s’impose de lui-même, une couverture sur le sol, à l’extérieur,  et je dors à la belle étoile.

 

Quelques jours plus tard, le capitaine se manifeste à nouveau pour me dire que  mon beau frère, a téléphoné à la base pour me voir. J’ai droit à une permission, je le rejoins, il vit avec une femme qui travaillait aussi à l’Etat Major. Cela  a bien arrangé les choses. Nous nous étions pas revu depuis le 12 novembre 1942 au moment du départ précipité du 4° Spahis tunisien au-delà de Kasserine. Il me présente cette femme comme une future épouse,il est veuf de ma sœur décédée en 1940. Moi,  je leur dit mon espérance de partir aux USA. Je suis si certain de partir, que je promets de ramener des bas nylons. Je n’oublierai pas ma promesse.

 

A mon retour, nouvelle convocation :  - Vous allez partir à l’école pour personnel navigant à l’EPPN à Casablanca, aussi vous avez une permission immédiate d’aller dire au revoir à vos parents à Sfax, le séjour risque d’être long aux USA –

Voilà, c’est une certitude, je pars enfin !

 

Je passe, à peine une demie journée chez moi,  après deux jours de train pour rejoindre Sfax et un jour pour le retour.

A mon arrivé, j’apprends que les autres sont déjà partis pour Casablanca, c’est donc seul que je fais le voyage pour l’EPPN, ce qui me prends deux jours deux jours.

A Casablanca,  l’EPPN se trouve à 8 kilomètres de la ville. La réception est des plus cordiale. Ici  tout est propre, les lits au carré, la cantine bien fournie. Depuis Tripoli, c’est une vraie découverte,  je ne savais pas que l’armée française en possédait.

 

l’EPPN est une école d’endurance. Ce départ pour les USA, Il faut le mériter. Du haut de mes 18 ans, j’apprends à me plier à la discipline militaire, lit au carré,  apprentissage  du fusil modèle 1936 je pense, chargeur de 4 balles. Plus de temps mort, les corvées se succèdent, debout au clairon à 6 heures, cours jusqu’à 12 heures. L’après midi est réservé à l’entraînement physique et à l’exercice guerrier : Tirs sur cibles, tirs face à la mer avec la mitrailleuse Hotchkiss modèle 1914, puis marche de 30 kilomètres. Les gardes se succèdent, les défilés en tenue bleue avec guêtres blanches. Je dois garder la tête froide, me remettre sans cesse en cause, ne pas flancher. Deux heures du matin à quatre heures en août , garde aux avions US. La veille un de chez nous, 18 ans a été tué accidentellement par un garde marocain du voisinage. Ecouter et voir, sur mes gardes, armé de mon fusil à balles réelles. Vers 3 heures j’étais monté sur les ailes des avions et je vois deux ombres qui passaient sous les barbelés de la clôture. «  Halte, mot de passe » Un adjudant avec un lieutenant. » C’est nous Pietrini, nous allons te rejoindre ». Et moi : »Un pas de plus, et vous êtes morts ». La parole, un geste, d’un claquement rageur j’introduis une balle dans le canon. Hésitation de leur part mais devant ma détermination ils font retraite. Le lendemain je suis appelé chez le colonel et là se trouve, le lieutenant, l’adjudant. Je me suis dit : -Tu es fait, les USA terminé-. Le colonel, après la présentation au garde à vous : « Cette nuit vous avez mis en joue, les deux personnes ici présentes. « Oui mon colonel ». « Est-ce que vous auriez tiré ». Réponse immédiate de ma part « Oui mon colonel, un pas de plus et c’était fait ». «  Eh bien, c’est très bien, retournez dans vos quartiers ». J’ai eu chaud. Mais après-tout j’appliquais à lettre les consignes.

 

****

 

 

1944, les mois d’été et d’automne passent, nous sommes  en décembre. Un matin, rassemblement des élèves qui partent pour les USA. Embarquement dans un port : Secret, nous sommes en guerre. Nous prenons le train à Casablanca et nous allons égrener les gares, nous traversons le Maroc, et nous nous trouvons à la frontière Algérienne Oujda, le terminus est Oran, la base aérienne de la Sénia. la nuit passe vite, et le lendemain nous nous dirigeons vers le port. Un bateau américain nous attend, nous sommes le 12.12.1944. Le départ a lieu assez vite en convoi d’une douzaine de bateaux avec escorte de torpilleurs ou autres. Direction obligatoire, le détroit de Gibraltar pour aller de la Méditerranée à l’océan Atlantique. A Gibraltar, un gros convoi de cinquante bateaux, entouré d’escorteurs, patrouilleurs, etc.…C’était magnifique à voir. La réalité dépasse la fiction. Voir au cinéma et être dans le concret, il y a une marge. Le détroit franchit, d’un côté, le Maroc, Tanger et Gibraltar et en face l’océan et pour moi l’inconnu.

Cela ne tarde pas, sous marins ennemis signalés, exercice ou réalité, pour moi c’est la même chose, les sirènes hurlent, j’ai pris le temps de rentrer dans le carré. Je me trouve enfermé, entre deux portes d’acier. Quatre heures d’attente pour être libre après la fin d’alerte. Je suis calme, très calme. La deuxième et la troisième à l’air libre, c’était les bateaux de guerre entourant le convoi qui jetaient des marmites. Des explosions sans cesse, puis le calme, je ne sais si les sous marins ont été touchés, mais avec ce bruit, ils ont dû avoir très peur sans aucun doute.

Nous sommes bien soignés, les repas sont à volonté, nous étions déjà aux USA pendant le voyage. Le 24.12.1944 à 16 heures, la statue de la liberté. Nous accostons et sans aucune formalité, un convoi se forme et nous amène au fort Hamilton au-dessus de Norfolk. Trois cents militaires français du vingt troisième détachement, c’est le soir de Noël et nous sommes arrivés au nouveau monde ;

Lits confortables, repas de Noël et arbre de Noël, nous avons chacun un cadeau, c’est vraiment  l’Amérique. Le 25.12 Noël au Fort, nous sommes choyés, entourés cela change de Blida et même de Casablanca. J’ai vraiment de la chance et tout est oublié : Blida, les gardes, les marches, l’Ecole de Casablanca et tous les ennuis, la fatigue. J’ai gagné le gros  ( voir suite 2) (à suivre...)

//patrice.laverdet.pagesperso-orange.fr/textes/cfpna_tranchedevieauxEtatsUnis.pdf

 

 



23/05/2017
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