ATHENA-DEFENSE

ATHENA-DEFENSE

A propos de la formation des hommes et de l’officier, de la désobéissance et de la soumission.

 

 

Le règlement de discipline générale militaire propose le droit à la désobéissance, il n’est pas inutile de le rappeler à l’occasion du procès Mahé qui fait l’actualité aujourd’hui. Ce droit à la désobéissance ne concerne pas celui de contester un ordre prononcé dans un cadre légal, il ne remet pas en cause la discipline nécessaire et indispensable au fonctionnement de nos armées,    mais donne au subalterne, la possibilité de ne pas exécuter un ordre illégal.. Toute la difficulté est de « comprendre » si,  dans le feu d’un combat, l’ordre est illégal ou non. Cela remet-il en cause la confiance  que tout subalterne doit porter envers son chef ?   Bien évidemment non.

 

 

"Le subordonné ne doit pas exécuter un ordre prescrivant d'accomplir un acte manifestement illégal ou contraire aux règles du droit international applicable dans les conflits armés et aux conventions internationales en vigueur en France".  "Le subordonné doit refuser d'exécuter un ordre prescrivant d'accomplir un acte manifestement illégal" et, surtout, "le militaire fait savoir son refus, par tout moyen et dans les plus brefs délais soit au ministre de la Défense, soit à son chef d'état-major d'armée, soit à l'inspecteur général de l'Arme"..

 

On reconnait donc au subordonné ce droit, celui de contester un ordre illégal, à condition que celui-ci en justifie le refus en court-circuitant  sa hiérarchie.. 

 

Il n’est pas inutile de revenir à l’histoire. 

 

Le principe d’obéissance est posé en 1852 par  le maréchal de Saint-Arnaud ministre de la guerre “La responsabilité qui fait la force de l’autorité militaire ne se partage pas, elle s’arrête au chef de qui l’ordre émane”. Cette phrase est à double couperet. Elle donne au chef l’entière responsabilité des actes qu’il ordonne, elle enlève à l’exécutant toute responsabilité des actes qu’il applique dans le cadre des ordres reçus.

 

La société militaire devient alors une “société disciplinaire”.  Le “Réfléchir, c’est désobéir”, reprenant l’adage allemand  “Nicht raisonniren” devient un dogme.  Ce ne fut pas toujours le cas, et Napoléon acceptait de la part de ses soldats des remarques et des « indisciplines » à condition qu’il lui soit fidèle.  Le grognard grognait, contestait mais se battait pour son chef dont l’autorité relevait directement de leur courage, de leur jeunesse, de leur compétence.. Kléber, Murat..

 

Dés lors, la culture générale des officiers subalternes, des non-officiers et de la troupe est délaissée à un point tel que le mépris envers les « intellectuels » a pour conséquence un désintéressement général pour la réflexion sur la stratégie et la tactique dont l’une des conséquences fût notre défaite de 1870.. Or cette culture a marqué des générations de cadres avec cette croyance surannée que seule la verticalité hiérarchique peut résoudre les problèmes des subordonnés. Il faut constater que les exemples récents sans parler des plus anciens auraient tendance à démontrer les limites de ce système. ( Vous avez dit Louvois ? )

 

Or ce qui s’est longuement transmis de génération en génération,  c’est  une formation de soldats comme celle des officiers reposant sur la mémoire et l’apprentissage par cœur.  Le drill cher à l’armée britannique.  À Saint-Cyr, le travail  intellectuel  fut longtemps considéré comme  dévalorisant  “la pompe” – et les “crétins potasseurs” sont dénigrés, alors que l’on a admiré longtemps les “fines galettes”, c'est-à-dire les mauvais élèves. Aujourd’hui on forme des ingénieurs, mais les traditions ont la peau dure,  et les anciens les perpétuent de générations en générations.. Ne demande-t-on pas,  lors de bizutage, pardon « de  transmission de traditions » de traverser de nuit,  un marigot plus ou moins à poil ?  Etait-ce un ordre ? Même pas, puisque l’encadrement qui avait probablement dans leur jeunesse subit le même sort, fermait doctement les yeux..     

 

En 1872, le colonel Denfert-Rochereau proteste, à la  tribune de l’assemblée contre une obéissance excessive  ennemie de toute responsabilité individuelle.

 

Quant au futur maréchal Gallieni, il s’insurgeait contre la disparition de tout discernement et rappela ainsi: “Les officiers et fonctionnaires sous mes ordres voudront bien considérer qu'ils ont à défendre les intérêts qui leur sont confiés au nom du bon sens, et non les combattre au nom du règlement”. Lyautey affirmait de même : “Quand j'entends les talons claquer, je vois les cerveaux se fermer”.

 

« Ainsi le cliché du militaire borné, exécutant mécaniquement les ordres, supplanta-t-il, dans l’imagerie populaire, les enfants terribles de l’armée impériale durant les guerres napoléoniennes. Les satires proliférèrent, et les pamphlétaires, Georges Courteline en tête, eurent alors beau jeu de brosser les portraits  désolants des stéréotypés adjudant Flick et colonel Ramollot..(  Céline Bryon-Portet. – Du devoir de soumission au devoir de désobéissance)   Or beaucoup de nos concitoyens sont restés sur cette image du soldat français à la Bourvil, comme celles offertes par  les Charlots ou les gendarmes de Saint-Tropez..  Il n’y a pas beaucoup de place en France pour la nuance.. Le soldat est soit con, soit tortionnaire, rarement noble, à l’exemption de quelques films si rares qu’ils en sont devenus cultes, dont la 317° section, le Crabe Tambour..

 

La littérature quant à elle échappe à cet archétype, puisque que de Barbusse "Le Feu" au « Par le sang versé » de Bonnecarrère,   elle donne une image beaucoup plus contrastée et noble du métier de soldat.

 

Mais  l’obéissance  militaire vue de l’extérieur se confond souvent avec celle d’une obéissance aveugle, passive,  “L'obéissance et la discipline militaires diffèrent nettement de l'obéissance

dans la vie courante, professionnelle ou publique. En effet, chez le guerrier, elles incluent

La possibilité, voire la probabilité de sa propre mort”   cette dimension de l’obéissance jusqu’à la mort est le fondement du système sans lequel aucun combat dans lequel on met en danger sa propre vie et celle des autres ne pourrait avoir lieu.

 

Or les techniques modernes font que l’implication physique du combattant tendra de plus en plus à s’estomper, au profit d’une implication à distance, virtuelle.    Le pilote de drone armé qui délivre son engin de mort à des milliers de km, sur une cible qui du coup n’est qu’immatérielle, saura-t-il mesurer l’impact de son action ?  La noblesse du combattant était bien de mettre en jeu sa propre vie pour détruire l’adversaire, à distance certes, mais bien réel,  qui du coup   en devenait charnel, le pilote de drone n’entend jamais les hurlements de souffrance de sa ‘cible » la dématérialisation est absolue.

 

Pour désobéir il faut probablement, avoir conscience de ses propres actes.

 

Mais tout se complexifie.. L’obéissance est-elle une forme de soumission ? Probablement oui, Si cette soumission est consciente, acceptée,  je n’y vois aucun inconvénient.. Mais cela donne au chef  encore plus de responsabilité envers son subalterne.. Il ne doit pas le considérer comme soumis, mais comme partenaire respectueux et respectable. Bref il doit s’en « servir » pour servir la mission et non pas pour le servir. Or le paternalisme à la peau dure, le tutoiement, le conditionnement, le drill, le répétitif, voire l’injustice et la contrainte,  font partie intégrante de la formation, parce qu’humainement on ne sait pas faire mieux, à par la baïonnette dans les reins, pour faire sortir des hommes des tranchées et les mener à l’assaut, officier en tête. Il faut appeler un chat, un chat, c’est un fait,  la formation initiale est celle du conditionnement à l’obéissance.

 

Officier en tête !  C’est l’une des clés de l’obéissance, l’obéissance de contrainte devrait se muer en obéissance d’adhésion et je le concède, cela n’est pas toujours possible.. L’officier (terme générique qui inclue tous les chefs au combat)  a un devoir,  celui d’exister pour ses hommes, celui de posséder l’autorité, autorité de compétence, même s’il ne doit pas tout savoir, il doit tout comprendre, il doit être formé pour que, (alors que tout est chaos autour de lui) l’ordre règne, pour redonner un sens à l’action. Cela demande des qualités de stabilité émotionnelle et psychologique qu’il convient de développer, parmi les meilleurs.

 

Vous avez compris, je fais de l’obéissance l’une  des conditions nécessaires à l’accomplissement de la mission, mais je n’en fais pas un dogme.. J’y reviendrais à propos du droit de défense et du droit associatif..

 

Roland Pietrini

.

Cet article m' a eté inspiré  par: : Du devoir de soumission au devoir de désobéissance? Le dilemme militaire Par Céline Bryon-Portet (Docteur ès lettres, titulaire d’un DEA de philosophie et d’un Master2 professionnel en sciences de l'information et de la communication. Maître de conférences à l’Institut National Polytechnique .. etc..

  



02/12/2012
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 1029 autres membres