ATHENA-DEFENSE

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Contribution à l'histoire du renseignement (suite 2)

Dans ce second article, le général Manificat, nous fait voyager aux Etats-Unis, en RFA et en Grande-Bretagne. Sa responsabilité de l’époque était de mieux comprendre l’organisation du renseignement militaire auprès de nos principaux alliés, afin d’en tirer un certain nombre d’enseignements… R.Pi

 

 

2ème article :

 

A prendre ou à laisser chez nos Alliés

 

Avant toute réorganisation du renseignement militaire, le mieux était d’aller voir si nos alliés étaient mieux lotis et s’ils avaient mieux résolu que nous les problèmes rencontrés dans ces années d’après-guerre froide.

 

 

 

L’affirmation du leadership américain

 

 

Après avoir lu et entendu que, dans cette fameuse guerre du Golfe, nous avions été entièrement tributaires des Etats-Unis en matière de renseignement et fort de la mission de réorganisation que l’EMAT nous avait confiée, je m’envolais en octobre 1991 pour Washington où notre nouvel attaché se fit un plaisir d’accueillir son successeur à la tête du BRRI. Le créneau choisi correspondait, à la fois, à une réunion de nos officiers de liaison instructeurs français présents aux USA, à la convention annuelle de l’association de l’armée de Terre des Etats-Unis et au salon annuel de l’armement terrestre américain.

  

La convention nationale de l’armée de terre des Etats-Unis consistait cette année en une « grand’messe » célébrant les succès de l’opération Desert Storm. Tous les hauts responsables de l’Army étaient présents ainsi qu’une foule d’officiers et de sous-officiers, d’innombrables sympathisants et la quasi-totalité des industriels travaillant pour la défense. Si l’avenir était normalement l’objet premier de tous les discours, les références constantes à la victoire remportée dans le Golfe effaçaient tout le reste, pour la plus grande gloire de l’Amérique, et de l’Amérique seule, car aucune mention ne fut faite de la participation des alliés en général, ni de la France en particulier. Il y a, hélas, une arrogance pénible dans l’affirmation du leadership américain. L’allocution du Secretary of the army et l’intervention du nouveau chef d’état-major de l’armée de terre US, étaient des incantations à la suprématie américaine dans le passé comme dans l’avenir.

 

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L’exposition des matériels terrestres ne révélait pas, quant à elle, de nouveauté majeure, mais elle vantait les mérites des chars, des missiles et de l’électronique, made in USA, qui avaient anéanti les troupes du nouveau Saladin. Mais le plus extraordinaire dans cette exposition, c’était tout simplement l’emplacement choisi pour présenter ces matériels : le hall d’un grand hôtel en plein centre de Washington ! Imaginez Satory à l’hôtel Georges V avec des engins aussi discrets et légers qu’un char Abrams  ou qu’un hélicoptère d’attaque Apache. Tout cela n’est possible qu’aux Etats-Unis !

 

 

Alerte à la bombe au Pentagone !

 

 

Reçu au Pentagone par le général Owens, mon homologue à la tête du renseignement de l’armée de terre américaine, je n’étais pas dans son bureau depuis cinq minutes qu’une alerte à la bombe diffusée par haut-parleur vint interrompre notre conversation. Bonne occasion d’assister à l’évacuation d’urgence du plus grand état-major du monde ! En quelques minutes, guidé par les consignes diffusées par haut-parleur, le flot des occupants des lieux quitta ses bureaux climatisés sans panique et avec une discipline toute prussienne. Un quart d’heure plus tard, la fin d’alerte me permit de poursuivre notre conversation interrompue et de m’apercevoir que le modèle US n’était pas transposable en France. D’abord, parce que, chez eux, chaque armée conservait sa propre organisation de renseignement, alors que nous nous apprêtions à fédérer la nôtre dans un ensemble interarmées. Ensuite, parce que cette organisation était très complexe et très riche en effectifs, alors que nous nous acheminions vers un personnel réduit.

 

En revanche, je retenais la décentralisation qui était la leur, avec l’organisation de centres interarmées au niveau des commandants de théâtre d’opération, car c’était la seule solution, pour une armée de taille modeste comme la nôtre, qui permette de disposer d’un outil complet et cohérent.

 

En tout cas, malgré la très grande bureaucratisation de leur appareil de renseignement, le système fonctionnait et l’ensemble de l’état-major était performant. Il est vrai que mon homologue ne s’occupait que de renseignement et que c’était un autre bureau du Pentagone qui s’occupait des relations internationales, (1) alors que la France avait préféré jusqu’ici le mélange des genres.

 

S’instruire par les Forts

 

Venus de tous les coins des Etats-Unis, les Officiers de Liaison Instructeurs, répondant au doux nom d’OLI, étaient prêts à raconter leur vie et attendaient du chef du BRRI qu’il les informe sur ce que devenait l’armée française pendant leur absence. Ces officiers français étaient en place dans les différentes écoles et centres d’entraînement de l’armée de terre américaine : à Fort Monroe et Fort Leavenworth où se partageait le Commandement de la doctrine et de l’entraînement, à Fort Leonardwood pour le Génie, Fort Knox pour la Cavalerie, Fort Rucker pour l’Aviation Légère de l’Armée de Terre (ALAT), Fort Benning pour l’Infanterie, Fort Bliss pour l’Artillerie et Fort Gordon pour les Transmissions.

 

L’état des lieux était le suivant au lendemain de la guerre du Golfe : les Américains estimaient qu’il n’y avait plus de menace soviétique « traditionnelle », mais que le risque nucléaire subsistait. Pour eux, la véritable menace était l’instabilité en Europe. L’objectif de leur politique du moment était le maintien du leadership américain en Europe, grâce notamment à l’OTAN. Enfin, toujours selon les USA, la France était isolée de ses partenaires et fragilisée par ses problèmes franco-français. En conséquence, elle pouvait être négligée et LE partenaire européen des Etats-Unis restait ou devenait l’Allemagne, le meilleur élève de l’OTAN.

  

Les cousins germains de la STASI

 

 

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BND équivalent de la DGSE/DGSI

 

Nous avions également des officiers de liaison en Allemagne et je profitais de leur réunion annuelle à Bonn, qui était encore la capitale de la RFA, pour visiter les services de renseignement militaire de la Bundeswehr. Bien que très imbriqués dans ceux de l’OTAN, ils évoluaient dans le sens d’une plus grande autonomie, souveraineté retrouvée oblige, et d’une plus grande interarmisation. Leur organisation et l’évaluation qu’ils faisaient des nouveaux risques et des nouvelles menaces étaient très intéressantes en cette période de réorganisation et de chambardement. Au cours de ces rencontres, je m’aperçus que les Allemands éprouvaient quelques difficultés à s’y retrouver dans le dédale de notre organisation dispersée afin d’identifier leurs correspondants fonctionnels. Les relations qu’ils entretenaient avec le BND étaient meilleures que celles que nous entretenions avec la DGSE, et surtout, dans le domaine de la guerre électronique, ils avaient eu la sagesse de créer une autorité unique de tutelle, ce qui évitait les combats fratricides que nous connaissions.

 

 

Le retrait des Forces russes était en cours, la NVA  était dissoute, et il nous appartenait de négocier avec nos amis allemands le transfert d’un certain nombre de matériels est-allemands dans diverses garnisons françaises. Ces « dons » ne posaient pas de problèmes particuliers à la Bundeswehr qui ne savait que faire de tous ces armements que les accords internationaux condamnaient de toute façon à la destruction. En revanche, du côté français, c’était un labyrinthe administratif qui rendait bien difficile l’importation du moindre matériel d’armement. Pourtant, tout le monde en réclamait : il en fallait pour les organismes techniques d’étude, pour les musées, pour les unités de combat, et pour les champs de tir. Quand nous avions enfin trouvé le moyen de transport, personne ne voulait payer, il fallait dédouaner le matériel et tout à l’avenant.

 

Albion aussi

 

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Le siège des services de renseignement britannique, dans le centre de Londres, en mai 1999.Photo Reuters

 

 

Je terminais la tournée des officiers de liaison par la Grande-Bretagne, où nous disposions de plusieurs postes. Mais c’est à Paris que je fis la connaissance d’un as britannique du renseignement et de l’action au cours d’une simple visite de courtoisie effectuée à l’EMAT par un général britannique avant son départ à la retraite : le général Sir Peter de la Billière, ancien commandant des forces britanniques dans le Golfe et qui était encore le conseiller du chef d’état-major des armées pour les affaires du Moyen-Orient.

J’éprouve pour les Anglais un curieux mélange d’admiration et d’irritation. Je les admire pour leur compétence et leur détermination, ils ne mènent pas, comme nous, de combats fratricides (on ne parlait pas encore de BREXIT !) et savent parler d’une seule voix quand c’est nécessaire. Je les apprécie moins lorsque, tout en vous appelant par votre prénom, ils vous glissent des peaux de bananes et parce qu’ils ont assez peu de considération pour nous. Mais ils sont forts, très forts, surtout dans le domaine du renseignement et des opérations spéciales.

 

 

 

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Le général Roquejeoffre avec Sir Peter de la Billiere au centre et Khaled ben Sultan) pendant la guerre du golfe

 

 

 

La biographie du général d’armée Sir Peter de la Billière était très évocatrice à cet égard. Engagé à dix-sept ans dans l’infanterie comme simple soldat, il sert d’abord en Corée, au Japon, dans la zone du canal de Suez, puis en Jordanie. En 1956, il entre comme lieutenant au Special Air Service. A ce titre, il participe à la lutte contre les guérillas communistes en Malaisie, contre les guérillas indonésiennes à Bornéo et contre les rebelles du Sultanat d’Oman. Il est ensuite détaché deux ans à Aden, dans la future république du Yémen comme officier de renseignement. Il suit au retour les cours du Staff College de Camberley avant de rejoindre à nouveau les rangs du 22ème SAS, d’abord comme commandant en second puis comme chef de corps. Il participe alors, dans le Sultanat d’Oman, à la lutte contre la rébellion du Dhofar et du Musandam, mettant sur pied la force contre-terroriste du Sultan Quabbous. Cette mission menée à bien, il est nommé directeur des études au Staff College de Camberley. Simultanément, il forme les forces antiterroristes britanniques, constituées après l’attentat des jeux olympiques de Münich. Il sert ensuite au Soudan. Nommé général de brigade, il commande le Special Air Service Group et dirige en 1980 l’intervention contre la prise d’otages à l’ambassade d’Iran à Londres.

 

En 1982, il joue un rôle décisif dans les opérations de reconquête des Falklands où les unités SAS sont engagées sur une grande échelle. Il est ensuite auditeur au Collège royal de défense.

Alors qu’il s’apprêtait à prendre une retraite bien méritée à la fin de l’année 1990, il est désigné comme commandant des forces britanniques dans le Golfe. Deux fois titulaire de la Military Cross pour acte de bravoure, le général de la Billière est le militaire le plus décoré de l’armée britannique. C’est à la fois un expert des opérations spéciales et de la lutte contre le terrorisme, mais aussi un excellent connaisseur du monde arabe.

 

Il représente à mes yeux le résultat d’une différence essentielle entre l’armée britannique et l’armée française. Renseignement et opérations spéciales constituent pour les Britanniques le nec plus ultra de la science militaire. Ces derniers veillent à la promotion des officiers de renseignement, leur confient la responsabilité de la formation de leurs officiers supérieurs et celle de leurs opérations, même classiques. Qui ose gagne est pour eux plus qu’une simple formule, ils entretiennent des forces spéciales et n’ont pas peur de s’en servir alors que la France les considère à l’époque comme une source d’ennuis potentiels.

Je suis dans le bureau d’un officier français en compagnie du général de la Billière. Les questions qu’il est en train de poser à Sir Peter sont polies mais anodines. Elles marquent, en fait, la méconnaissance et le désintérêt de l’un pour la planète de l’autre. Des années-lumière séparent le gestionnaire méticuleux et urbain du soldat courageux et déterminé. L’attaché britannique présent à l’entretien aurait-il deviné le fond de ma pensée ? Il me sourit et ses yeux semblent me dire que tout ceci n’a pas d’importance. Après cette rencontre avec l’archétype de l’officier du renseignement, il était temps de voir de plus près une organisation du renseignement qui avait fait les preuves de son efficacité, celle de Tsahal.

 

Général Patrick Manificat

(à suivre)

 

(1)  Evoqué dans le premier article

 

 

 

 

 

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02/11/2019
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