ATHENA-DEFENSE

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Défense des droits des militaires - Que faire?

Un article de  Mathieu Deslandes  paru sur RUE 89 de  Andreas E., marin. Andreas (le prénom a été changé) s’est engagé dans la Marine il y a presque dix ans. Ses rêves ont été déçus, ses illusions douchées. Il a aujourd’hui décidé de quitter l’armée, qu’il décrit mesquine avec ses hommes et dépourvue des moyens de ses ambitions. 

 

« Je suis un sujet de la « grande muette ». Dans cette grande pyramide qu’est l’armée française, le sommet est occupé par les officiers, fiers de leur statut, décorations sur la poitrine, laissant aller au vent leur mèche légendaire que seuls, eux, les envoyés de l’Olympe sont dignes d’arborer. A la base, des hommes comme moi, les hommes de rangs et autres équipages qui soutenons l’édifice.

 

Toute société se doit d’être régie par une hiérarchie et le monde militaire n’échappe évidemment pas à la règle. Personne n’a été contraint de signer son contrat d’engagement le couteau sous la gorge. Savoir rester à sa place, respecter ses ainés et ses supérieurs sont des prérequis. Les inégalités pèsent pourtant, tous grades confondus, face notamment à la société civile.

 

Prenons le cas de mon corps d’armée, la Marine nationale. Des bâtiments de guerre embarquent des équipages entre trois et six mois, les exposent à des risques, les éloignent de leurs proches. Absences heureusement comblées par des primes octroyées aux militaires. L’une des plus importantes se nomme l’indemnité de sujétion pour service à l’extérieur (Isse). Elle permet de gagner plus d’argent, tout en étant imposé sur son salaire de base à quai.

 

Une parade pour nous sucrer la prime

Il y a encore quelques années, ce surplus de rémunération couvrait une grande partie des océans. Aujourd’hui, ces territoires maritimes ont été considérablement diminués, ciblés avec précision et assujettis à un compte de jours précis sur ce secteur : quinze exactement. La parade, la voici : au bout de quatorze jours, le bateau est sorti de cette zone pour 24 heures et y retourne. Compteur à zéro, les marins sont privés de leur prime.

 

Si nous touchions le montant légitime de nos salaires, en temps et en heure, cela passerait encore, mais grâce à Louvois, cette « révolution informatique » qui gère jusqu’ici nos payes, tout se complique… Les montants ne sont pas les bons, certains sont surpayés, d’autres sous-payés. Certains attendent même des mois ces émoluments.

 

Lorsque, démuni et désemparé, nous expliquons à femme, enfants et banquier que nous n’y pouvons rien, que le système a des failles, notre auditoire, lui, ne regarde qu’une chose : le compte en banque, les traites à payer, les courses à faire, l’essence, l’école, la cantine, la garderie et que sais-je encore. [Après deux années de bugs, le ministère de la Défense a enfin décidé d’abandonner le logiciel Louvois, ndlr.]

 

Flambée de dépressions

Continuons. Le marin lambda, s’engage pour dix années dans les forces. Au terme de ces années de service, s’il n’est pas reconduit, il s’en va en ayant droit à une reconversion et un chèque équivalent à quatorze salaires bruts. La somme versée sert à « racheter » ces annuités. Car, bizarrement, dix années travaillées dans l’armée, correspondent à huit années dans le monde civil.

Un tel cas dans le civil serait porté devant les prud’hommes qui, me semble-t-il, donneraient raison au plaignant. Mais le militaire ne peut se plaindre. Le militaire ne peut que subir cet outrage administratif. C’est tellement pratique d’avoir des sujets doux et obéissants !

 

Sauf que les gentils serfs n’en peuvent plus. Le manque de moyens techniques. De l’argent pas toujours utilisé comme il le faudrait. Les bateaux dangereusement « bricolés » pour reprendre la mer... Le moral des troupes baisse et nous assistons à une flambée de dépressions, qui, pour certains se finissent de la pire des façons.

 

Le paracétamol, mot magique du « véto »

Nous ne sommes pas des surhommes. Peut-être plus aguerris que d’autres face à la difficulté, nous n’en restons pas moins une enveloppe charnelle et un être sensible. Oh, le faiblard est bien pris en charge, par les médecins militaires, affectueusement surnommés « les vétérinaires », qui entendent les plaintes et doléances mais ne les écoutent pas. La formule magique, le mot réglant tous les soucis du monde médical reste : paracétamol. Afin d’être soignés correctement, de plus en plus de militaires consultent directement dans le civil, malgré les avis des médecins-chefs.

 

J’entends d’ici les détracteurs m’accusant de « cracher dans la soupe ». Non. J’ai vécu des moments forts et intenses grâce à mon métier. Je me suis toujours tu. Je faisais mon travail et exécutais ce que l’on m’ordonnait.

 

Je reconnais qu’embarquer à 20 ans à bord de ces « bateaux gris », de ces « pointus » comme on les surnomme dans notre jargon, qu’appareiller de Toulon ou Brest pour une destination inconnue sont des rêves que beaucoup de personnes souhaitent réaliser et j’en ai eu la chance. Mais les illusions du début laissent place à l’amertume avec le temps et l’écume sur nos visages n’a plus la même saveur…

 

Ce voile posé sur nos navires et les hommes

Arrivé à un point de non-retour, j’ai décidé de quitter cette institution. A 30 ans, je ne supporte plus ce voile posé sur nos navires et les hommes qui les font avancer.

Face à l’émergence de témoignages de plus en plus nombreux, des différentes armées, de la gendarmerie et de la police, j’ai voulu éclaircir certains points concernant la mienne. Les langues des petits de « la grande muette » se délient.

 

Avoir une défense forte, soudée et professionnelle est primordial pour un pays comme le nôtre. Encore faut-il avoir les moyens de ses ambitions.

Pour le moment je vous salue du bachi et vous souhaite bon vent. »

 

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Un jour, il faudra bien se résoudre  à prendre en compte les sujets de mécontentement et les injustices que vivent nos soldats, marins, aviateurs et gendarmes,  en réfléchissant sérieusement à la défense des droits élémentaires des citoyens en uniforme que sont nos militaires et qui faute de représentation indépendante et légitime  ne sont pas des citoyens égaux aux autres mais sont des citoyens de seconde classe. Le commandement et nos politiques doivent comprendre qu’une réflexion  est devenue indispensable  sur l’opportunité d’une représentation syndicale (le mot fait peur) . Tant l’image donnée par certains syndicats est négative. Mais des syndicats représentatifs existent dans la police, aux finances (douanes).. Jusqu’à quand, alors que l’on observe des dysfonctionnements de plus en plus importants qui concernent des personnels de  la gendarmerie, il sera possible d’éluder cette question.  

 

Le mal est profond, le silence de ceux qui appartiennent à  cette institution ne signifie pas indifférence, mais inquiétude et contrainte.  Ceux qui partent,  ne sont pas forcément des aigris.  Ceux qui restent ne sont pas non plus des lâches, ils n’ont pas forcément la possibilité de partir, mais tous regardent l’avenir avec inquiétude et avec le désir de défendre cette institution régalienne qui est désormais menacée comme jamais.   

 

La professionnalisation des armées a brisé le lien qui reliait l’armée à la nation, certains s’en sont accommodés en pensant que plus le système fonctionnerait dans la discrétion, plus il serait facile de maintenir la grande muette  dans le silence et par conséquent de nier les problèmes qui peuvent y survenir. Disparité de traitement des militaires avec les fonctionnaires civils, disparité des droits inter-armées, dysfonctionnements et choix de renouvellement des matériels contestables, inégalité de traitement face à la reconnaissance des harcèlements moral et sexuel, les exemples sont connus, ils sont symptomatiques des difficultés qu’ont les victimes  à  sortir du  huis-clos dans lequel ils sont enfermés. Ces  problèmes réels ne peuvent être rejetés, ils ne peuvent être non plus caricaturés,  sous prétexte  qu’ils représenteraient un danger  pour la discipline et la cohésion.  Je fais partie de ceux qui pensent au contraire, que renforcer les droits des militaires, c’est garantir  à l’institution une capacité à se renforcer et à évoluer avec le monde qui est désormais le nôtre.

 

Il ne faut pas oublier comme le disait Daniel Pennac :  « Une erreur judiciaire est toujours un chef-d’œuvre de cohérence ».  Les détracteurs d’une évolution des droits des militaires vers une représentation indépendante, qui reste encore à définir, sont cohérents, ils feraient mieux de réfléchir aux conséquences de leur immobilisme. Il est parfois des combats d’arrière-garde qu’il vaut mieux rompre pour reprendre l’initiative.  

 

 

Il faut rappeler que le Comité des ministres du Conseil de l'Europe a affirmé en 2010 que :

« Les membres des forces armées devraient bénéficier (…) du droit syndical et de négociation collective. (…)

Aucune action disciplinaire (…) ne devrait être prise à l’encontre des membres des forces armées du seul fait de leur participation à des activités d’associations ou de syndicats militaires établis conformément à la loi.

Les membres des forces armées devraient jouir du droit d’adhérer à des partis politiques, à moins que certaines restrictions ne se justifient pour des motifs légitimes. Ce type d’activité politique peut être interdit pour des motifs légitimes, en particulier lorsque le personnel militaire est de service actif. »

De plus, la Cour européenne des droits de l'homme dans son arrêt Parti communiste unifié de Turquie et autres c. Turquie du 30 janvier 1998 a estimé que les partis politiques constituent une forme d’association essentielle au bon fonctionnement de la démocratie et qu'ils relèvent aussi de l'article 11 de la Convention.

 



27/11/2013
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