ATHENA-DEFENSE

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La future loi de programmation répondra-t-elle à l'urgence?

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Un conseil de défense

 

 

 

Cet article ne fait que reporter sans aucun commentaire, il se suffissent à eux-même, des extraits du rapport d’information en date du 8 février 2023, enregistré à la Présidence du Sénat au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées : « Ukraine : un an de guerre. Quels enseignements pour la France ? », Par MM. Cédric PERRIN et Jean-Marc TODESCHINI.

 

Il s’agit d’extraits, l’intégralité du rapport est disponible en suivant ce lien.

 

Ukraine un an de guerre. Quels enseignements pour la.pdf

 

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Les volumes d’équipements et les effectifs des armées françaises ont considérablement décru en trente ans, comme le montre le tableau ci-dessous. La « masse » n’est pas le seul facteur décisif sur le champ de bataille, comme cela a déjà été rappelé, mais il est néanmoins légitime de s’interroger sur la pertinence des niveaux atteints dans le contexte actuel.

 

évolution de la masse dans les armées françaises.JPG

 

 Source : Raphaël Briant, Jean-Baptiste Florant et Michel Pesqueur, « La masse dans les armées françaises : un défi pour la haute intensité », Focus stratégique, n° 105, Ifri, juin 2021.

 

Ces formats pour les équipements majeurs doivent être réexaminés au regard tant des circonstances nouvelles que des ambitions de la France.

L’Ambition 2030, telle que fixée par l’actuelle LPM est-elle encore suffisante ?

 

Cette Ambition portera par exemple le nombre de Rafale de l’armée de l’air et de l’espace à 185 et 55 mirage 200D.

La pertinence de ce format pose question au regard du contexte actuel, d’autant que le parc de Rafale sera inférieur en 2025 à ce qui est prévu par la LPM (117 au lieu de 125). L’armée de l’air et de l’espace vient en outre de fermer un escadron de Mirage 2000C.

 

Des capacités terrestres à renforcer.  

 

L’attrition matérielle considérable dans ce conflit a déjà été évoquée (II. A.) : 1640 chars, 169 LRM, 317 canons automoteurs, 88 systèmes de défense sol-air, 69 avions, 75 hélicoptères, 169 drones et 12 navires … telles sont les pertes (confirmées visuellement) que les forces armées russes ont subies en moins d’un an. Ces ordres de grandeur signifient que dans l’hypothèse - purement théorique – où la France serait confrontée à un conflit du même type, on peut dire approximativement que l’ensemble des chars français auraient été perdus à la fin du mois de mars, l’ensemble des VBCI au début du mois d’avril, l’ensemble de l’artillerie (Caesar + AUF1 + LRU) avant la fin avril et l’ensemble des 1800 Griffon en août.

 

- Les feux dans la profondeur, essentiels en l’absence de supériorité aérienne.

 

 La France dispose théoriquement, en 2021, de 119 canons de 155 mm (dont 18 cédés depuis lors à l’Ukraine) et de 13 lance-roquettes unitaires (LRU) (dont 2 cédés). La réalité serait plutôt de l’ordre d’une centaine de tubes, dont une cinquantaine disponibles à un instant t.

Pour mémoire dans l’offensive sur le Donbass, les forces armées russes auraient déployé plus de 1 100 pièces d’artillerie à tubes, dans un rapport de force de 12 contre 1 face aux Ukrainiens.

Le LRU (M270) est remplacé, aux États-Unis, par le HIMARS1 (M142), plus léger (à roues). L’US Army a lancé, en 2022, l’acquisition de 500 HIMARS supplémentaires d’ici à 2028 (soit cent par ans pendant cinq ans).

En France, il ne reste que 8 LRU fonctionnels, après la cession de deux unités à l’Ukraine. Il est urgent de préparer le remplacement du LRU, dans les cinq ans à venir, si nécessaire par un achat « sur étagère ».

De nouveaux CAESAR ont été commandés en 2022 pour l’armée de terre : 18 pour compenser la cession à l’Ukraine, et 33 systèmes CAESAR NG (précédemment commandés), l’objectif étant à terme de disposer de 109 CAESAR NG. Le remplacement de ces capacités essentielles est prévu, à terme, dans un cadre européen.

Le programme franco-allemand Common Indirect fire system (CIFS) doit notamment pourvoir à la succession du système CAESAR. Mais l’aboutissement de ce programme a été reporté de 2040 à 2045 ce qui, dans le contexte actuel, est regrettable.

La guerre d’Ukraine milite pour relancer rapidement les coopérations sur l’artillerie du futur. - Les drones et les munitions téléopérées (voir aussi II. B.) : pour ce qui est des drones armés, la France ne possède pour le moment que ses 12 drones MALE Reaper, qui se sont révélés très utiles en OPEX, mais qui sont coûteux et vulnérables donc peu adaptés en situation de guerre symétrique haute intensité.

La France évolue lentement sur le sujet des drones armés. Le gouvernement n’a autorisé l’armement des drones MALE Reaper qu’en 2017, à la suite d’un rapport de la commission.

L’entrée en service des systèmes de drone tactique (SDT) Patroller est toujours attendue, après l’accident de 2019.

 

Le Ministre des armées vient de confirmer que ces drones seraient armés, comme le demande la commission depuis déjà plusieurs années. Se pose toujours la question des munitions télé-opérées, qui devra être traitée en LPM, comme le demande là encore la commission depuis la guerre du Haut-Karabagh (2020). Un « socle » de 1800 MTO serait proposé dans le cadre de la LPM.

 

 

Le ministre des armées, a indiqué en juillet 2022 à la commission que le drone américain Switchblade était en cours d’évaluation. Quelques semaines auparavant, la Direction générale de l’armement (DGA) et l’Agence de l’innovation de défense (AID) ont lancé deux appels à projets pour développer des munitions téléopérées (MTO) françaises, selon une méthode innovante laissant aux industriels un degré accru de liberté quant aux moyens proposés pour réaliser les objectifs qui sont les suivants :

 

 - Larinae porte sur la recherche d’un système bas coût de neutralisation et à « longue élongation », soit au-delà de 50 km à partir de son point de mise en œuvre ;

- Colibri porte sur la recherche d’un système bas coût de neutralisation de cibles, dans la zone de contact, soit au-delà de 5 km à partir de son point de mise en œuvre

- Les défenses sol-air et moyens de lutte anti-drones :

 

L’armée de l’air dispose aujourd’hui de de 18 systèmes de défense sol-air (8 SAMP/T et 10 Crotale), ce qui est très peu. Des contrats opérationnels fortement mutualisés ont réduit fortement les volumes. Or dans l’hypothèse d’un engagement majeur, il faudrait protéger à la fois le territoire national dans son ensemble, les moyens de la dissuasion, et le déploiement de forces sur la zone de conflit, ce qui nécessite une augmentation significative des volumes.

 

La lutte anti-drones représente également un enjeu de sécurité crucial, à moyen terme dans l’hypothèse d’un engagement majeur mais aussi à court terme dans la perspective des grands événements sportifs attendus dans les dix-huit prochains mois (Coupe du monde de rugby 2023 et Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024).

Le dispositif anti-drones développé dans le cadre de l’appel d’offres Parade doit être rapidement opérationnel pour être testé lors de la Coupe du monde de rugby.

 

Il subsiste d’importantes interrogations sur le fonctionnement de ce matériel et sa capacité à être mise œuvre d’ici à ces grands évènements sportifs. - Les moyens de suppression des défenses aériennes ennemies (SEAD) doivent être, en toute logique, renforcés, dans la perspective de conflits dans lesquels notre supériorité aérienne serait remise en cause, de même que la résilience contre les moyens de SEAD adverses.

 

C’est d’autant plus important que nos moyens de frappe en profondeur restent aujourd’hui principalement aériens. Les moyens de SEAD en garantissent donc la crédibilité. La SEAD suppose le développement de moyens de frappe (de précision hypervéloces ou saturants) et des moyens de guerre électronique1 (voir aussi II.B).

 

Une politique des stocks à revoir « Ce qui a sauvé l’Ukraine, c’est qu’elle disposait de réserves : des réserves matérielles, avec des stocks hérités de l’armée soviétique, mais aussi des réserves

 La neutralisation des défenses aériennes adverses (SEAD), Note de l’Observatoire des conflits futurs, octobre 2020. - 53 - humaines ».

 

La modernisation des armées doit être l’occasion de combiner dans une certaine mesure les anciens et nouveaux équipements, plutôt que d’éliminer systématiquement les anciennes capacités au profit des nouvelles.

 

Des stocks de munition renforcés sont également nécessaires, qu’il s’agisse des munitions simples ou des munitions complexes, pour les trois armées. La baisse du nombre de dépôts de munitions donne une idée de la décrue des volumes de munitions : en 2011, le service interarmées des munitions (SIMu) comptait 20 dépôts en métropole et 10 dans les outre-mer ; en 2022, il en compte 14 en métropole (dont 4 établissements publics) et 9 dans les outre-mer et à l’étranger. La décrue des munitions est, du reste, cohérente avec celle des moyens de l’artillerie.

….

Pendant la deuxième phase du conflit l’artillerie russe a tiré environ 20 000 coups par jour et jusqu’à plus de 30 000. Côté ukrainien, c’est en moyenne 5 000 à 6 000 obus par jour et jusqu’à 20 000. Pour mémoire, et même si la comparaison n’a pas grand sens car la France dispose d’autres moyens (missiles…), ce sont 5 000 obus de 155 millimètres et 8 000 charges modulaires propulsives qui ont été commandés en 2022 par le ministère des armées.

 


 

La préparation opérationnelle doit remonter en puissance et s’adapter au nouveau contexte :

 

- Elle doit remonter en puissance : en effet, comme l’indique régulièrement les rapports de la commission, la préparation opérationnelle n’est pas aux niveaux requis. « Pour l'armée de terre, depuis le déploiement de Sentinelle, la cible de 90 jours de préparation opérationnelle par militaire par an n'a plus été atteinte.

 

Réduite à 72 en 2016, elle est remontée à 81 jours en 2017 mais aucun progrès n'a été constaté jusqu'en 2020. Une amélioration est attendue en 2022 et devrait se consolider en 2023 en raison d'un moindre engagement Sentinelle.

 

Toutefois, l'engagement de l'armée de Terre dans la réassurance du flanc est de l'OTAN en Roumanie et les potentiels techniques des équipements alloués pourraient remettre en cause l'amélioration de la préparation opérationnelle. Le taux d'entraînement par équipage sur matériel terrestre en lente remontée depuis 2020 vers un objectif fixé à 70 % en 2023 devrait de nouveau diminuer en 2024 (63 %).

 

Pour les cinq parcs majeurs de l'armée de terre (chars Leclerc et AMX 10 RC, VBCI, VAB, CAESAR), le taux d'entraînement des équipages dépend de la disponibilité globale des flottes, réduite pour trois d'entre eux. L'armée de terre démontre une capacité à réaliser son contrat opérationnel à 90%. »

 

 


 

 

CONCLUSION

 

Les enseignements de la guerre d’Ukraine couvrent de nombreux domaines doctrinaux, capacitaires et même sociétaux. Ce retour d’expérience évolue avec le conflit lui-même : celui-ci entrera bientôt dans sa deuxième année et n’a probablement pas encore livré tous ses enseignements.

L’expression « guerre de haute intensité » est devenue d’usage courant, au cours des derniers mois, y compris dans les médias et l’opinion, sans que les limites entre haute, moyenne et basse intensité soient d’ailleurs très précisément définies. Cette expression est pour partie un pléonasme rendu nécessaire par l’apparition de notions telles que la « guerre hybride », et par un emploi de plus en plus répandu et inapproprié du mot « guerre », à tout propos : « guerre sanitaire », « guerre économique », « économie de guerre »...

Mais les mots ont un sens : la ministre allemande des affaires étrangères, Mme Annalena Baerbock, s’en est récemment rendu compte à ses dépens, après avoir affirmé à tort que l’Europe « menait une guerre contre la Russie ». La guerre d’Ukraine nous oblige à revenir à certaines réalités fondamentales, que nous avons eu la chance de pouvoir oublier pendant quelques décennies.

La prochaine loi de programmation militaire constituera une étape importante de ce retour au réel. Elle doit consolider des capacités militaires clefs, pour redonner des marges de manœuvre au politique, faire de la France un allié ou un partenaire qui reste crédible, et, fondamentalement, assurer la sécurité des Français, dans l’Hexagone comme outre-mer. Pour être à la hauteur des enjeux, la LPM doit proposer un cadre stratégique clair, articulant les enjeux géostratégiques, les missions et les besoins capacitaires. La récente Revue nationale stratégique n’a fait qu’ébaucher cette réflexion. Ces différentes dimensions devront être cohérentes entre elles : les missions doivent être adaptées au contexte, et les moyens doivent être proportionnés aux missions. Le Sénat sera particulièrement attentif à cette cohérence lors de l’examen du texte. Les défis à relever sont d’ampleur. Ils méritent un débat pleinement démocratique.

 

J’encourage vivement le lecteur à lire l’intégralité de ce texte.

 

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23/02/2023
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