ATHENA-DEFENSE

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REDISTRIBUTION DES CARTES EN ASIE CENTRALE

Je remercie le colonel (er) Daniel Pasquier, ancien de la MMFL, ancien attaché de défense dans les Balkans, en Asie centrale (Ouzbékistan et Kirghizstan, non résident, de 2001 à 2004) et à l’État-major des armées (rédacteur puis chef de section). Observateur électoral pour l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) et observateur dans le Donbass de 2014 à 2015.

 

Cet article est publié avec l'aimable autorisation de la RDN qui en est le détenteur

 

 

 

 

 

 carte asie centrale.JPG

 

 carte de l'Asie centrale 

 

 

 

REDISTRIBUTION DES CARTES EN ASIE CENTRALE

 

 

 

 

 

Loin des projecteurs de l’actualité, l’Asie centrale connait une recomposition de son paysage géopolitique. Cette redistribution des cartes, qui s’est amplifiée depuis le début de la guerre en Ukraine, laisse entrevoir une perte d’influence de la Russie. Ce recul profite à trois Etats régionaux : la Chine patiente et pragmatique, la Turquie très ambitieuse et, ce qui est assez nouveau, l’Iran qui est devenu membre à part entière de l’Organisation de la coopération de Shangaï (OCS). Quant aux Etats- Unis d’Amérique ils tentent, quelques mois seulement après leur retrait d’Afghanistan, un improbable retour dans le jeu.

 

La guerre en Ukraine, les tensions durables entre la Chine et les Etats Unis, la crise énergétique qui menace les pays de l’Union européenne à l’approche de l’hiver monopolisent l’attention de la presse écrite et audiovisuelle. Dans ce contexte, l’Asie centrale est reléguée au second plan par les rédactions des grands médias. En conclure « à l’Est rien de nouveau » serait erroné car cette région connait depuis plusieurs mois une recomposition de son paysage géopolitique qui s’est accélérée après l’invasion russe de l’Ukraine.  Il est donc pertinent de revenir sur l’évolution en cours et les principales tendances qui se dégagent en cette fin d’année 2022.

 

 

La Russie en perte de vitesse.

 

 La Fédération de Russie continue de céder du terrain dans ce qui fut son arrière-cour exclusive jusqu’en 1991. La guerre en Ukraine n’a fait qu’accélérer cette situation perceptible depuis le milieu des années 2010, en raison de l’annexion de la Crimée, des premières sanctions occidentales pour affaiblir Moscou et de l’emprise économique croissante de la Chine par la mise en œuvre de son projet des « nouvelles routes de la soie ». La tutelle diplomatique, économique voire militaire du Kremlin sur les républiques centrasiatiques s’affaiblit lentement mais surement.

 

Dès le 3 mars 2022, Vladimir Poutine a pu mesurer les conséquences fâcheuses de son « opération militaire spéciale » sur ses relations diplomatiques avec les cinq « Stan ». A l’ONU, lors du vote d’une résolution condamnant la guerre en Ukraine, aucune des républiques n’a soutenu l’ex-grand frère, choisissant soit l’abstention (Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan) soit l’absence le jour du vote (Ouzbékistan et Turkménistan). En fait, l’agression armée contre l’Ukraine a remis à l’ordre du jour le spectre d’une Russie expansionniste, menaçant les indépendances acquises en 1991, en prétextant notamment la défense des minorités russes. Que ce dernier point ait été inséré dans la nouvelle stratégie nationale de sécurité en 2021[1] n’est pas anodin. A Astana, Tachkent ou Bichkek, les gouvernements ressentent méfiance et crainte et la russophobie se développe parmi les populations.

 

Depuis, les exemples illustrant cette nouvelle donne sont légion. Ainsi, au printemps, ces républiques autoritaires, habituées à réprimer férocement toute forme de manifestation, ont autorisé des rassemblements de rue en faveur du peuple ukrainien en Ouzbékistan, au Kirghizistan et au Kazakhstan, ce dernier Etat étant l’archétype du refroidissement avec Moscou.

 

Son nouveau président, Kassym Jomart Tokaev, a multiplié les déclarations hostiles à la Russie. Par exemple, intervenant au forum économique de Saint Pétersbourg le 18 juin, il assurait, sous les yeux de son homologue russe, que jamais le Kazakhstan ne reconnaitrait les Républiques de Lougansk (LNR) et Donetsk (DNR). Il a enchainé en assurant que son pays ne serait pas un instrument de contournement des sanctions occidentales qui seront intégralement appliquées[2] comme l’a démontré le gel, certes symbolique, de vingt millions USD sur les comptes des filiales de trois banques russes[3]. Si on ajoute qu’une pétition a circulé dans le pays sur le site Abai.kz pour exiger la sortie de l’Union économique eurasiatique (UEE) et du traité de sécurité collective (OTSC) et que monsieur Tokaev a nié le rôle clé de la Russie[4] pour restaurer l’ordre dans le pays lors des troubles meurtriers à Almaty au mois de janvier (227 morts), chacun comprendra aisément pourquoi le Kazakhstan est désormais classé par Vladimir Poutine dans la catégorie des « pays inamicaux »[5].

 

Aux dégâts constatés sur le plan diplomatique s’ajoute l’affaiblissement du poids économique russe dont un des indicateurs principaux est le nombre de travailleurs immigrés recensés sur le territoire de la Fédération. En 2021, ils étaient 7,8 millions[6], en provenance essentiellement du Tadjikistan, du Kirghizistan et de l’Ouzbékistan. Ces derniers renvoient une grande partie de leur salaire vers leur patrie d’origine dont les économies dépendent largement de ces transferts : 26,68% du PIB tadjik, 31,3% du PIB kirghize et 11,68% du PIB ouzbek[7]. Or, en raison de la contraction de l’économie russe frappée par les sanctions occidentales, ces chiffres devraient diminuer de 25% en 2022[8]. D’autres facteurs expliquent l’effritement de l’influence économique de Moscou. Ainsi, par crainte d’être à leur tour sanctionnées par l’Occident, de nombreuses entreprises locales stoppent leur coopération avec la Russie comme cette usine du nord Kazakhstan qui a cessé d’alimenter en fer une aciérie russe de Magnitogorsk dont le directeur était sous sanctions occidentales[9].

 

Ce climat morose n’épargne pas l’UEE et « les circonstances actuelles mettront à rude épreuve sa pertinence, car ses membres subissent les conséquences des liens étroits avec l'économie russe »[10]. Le Tadjikistan et l’Ouzbékistan qui avaient envisagé leur adhésion à cette organisation ont pour l’instant renoncé à poser leur candidature.

Enfin, la suprématie militaire russe est également remise en cause et nombreux sont ceux qui, parmi les chefs d’Etat et les experts, se posent la question de savoir si « la Russie peut encore être un « shérif » fiable pour l'Eurasie ? »[11]. Le doute est justifié car est-il raisonnable de confier sa propre sécurité à un voisin qui a annexé la Crimée en 2014, qui a envahi l’Ukraine en 2022 et qui laisse des violences meurtrières se répéter depuis des mois à la frontière entre le Tadjikistan et le Kirghizistan ? Peut-on se reposer sur les forces armées russes à l’aune de leurs performances observées jusqu’à ce jour dans le conflit avec l’Ukraine ?

 

Certes la Russie est sur le recul en Asie centrale mais il serait prématuré de conclure qu’elle est hors-jeu car elle conserve des atouts. « L’actuelle relation avec le Kazakhstan ne signifie pas un total rejet de la coopération bilatérale et dans de nombreux domaines, ce pays dépend encore de la Russie »[12] : 40% de ses importations sont d’origine russe et les deux tiers des exportations de pétrole transitent par le territoire russe[13]. L’Ouzbékistan pour sa part conserve des liens étroits avec Moscou dans les domaines de l’économie, de l’éducation et du tourisme. Sans omettre que le nouveau président turkmène, Serdar Berdymouhamedov, s’est empressé de se rendre au Kremlin, deux mois après sa prise de pouvoir, « pour prôner le renforcement des liens avec Moscou, notre partenaire stratégique [14]». Quant à la sécurité en Asie centrale, il n’est pas certain que beaucoup de candidats se bousculent au portillon pour prendre la succession des Russes !

 

 

La Chine consolide son emprise

 

 

La Chine continue patiemment de tisser sa toile mais elle a fondamentalement modifié sa stratégie économique, une réalité qui reste méconnue.

Dans un récent passé, en particulier dans le cadre de la mise en œuvre de la route de la soie (Belt and Road Initiative/BRI), elle accordait des prêts étatiques[15] à des taux avantageux pour construire, essentiellement avec une main-d’œuvre chinoise, des infrastructures telles que des routes, des voies ferrées, des centrales et des réseaux électriques. Tout cela est désormais terminé et le dernier prêt de ce type remonte à 2014.  Ce tournant de la politique chinoise trouve ses origines à la fois au sein des Républiques centrasiatiques et à Pékin.

 

D’une part à Astana, Tachkent, Bichkek et Douchanbé les gouvernements ont fini par comprendre que les prêts généreusement accordés creusaient leur dette extérieure vis-à-vis de Pékin et contribuaient à une sino-dépendance toxique. Parallèlement, souvent sous la pression des syndicats et des opinions publiques, ils ont exigé des investissements dans les secteurs industriel et agricole pour réindustrialiser le pays en insistant sur la présence majoritaire d’une main-d’œuvre locale dans les entreprises, la formation de cadres et d’ouvriers qualifiés.

 

D’autre part, la Chine redoutait la montée exponentielle de la sinophobie en Asie centrale, surtout au Kazakhstan, au Kirghizistan et en Ouzbékistan. « Les manifestations antichinoises sont devenues monnaie courante en Asie centrale. Entre 2019 et 2021, la région a connu plus de quarante manifestations contre ce que les protestataires considèrent comme l'expansion chinoise »[16] En outre, « un nombre toujours croissant d'entreprises chinoises ne sont pas mécontentes de profiter des opportunités de marchés à l'étranger, en raison de la concurrence féroce dans le pays, de la surcapacité industrielle, de la hausse des salaires des travailleurs chinois et des réglementations environnementales plus strictes en Chine »[17].

 

Les effets de cette nouvelle stratégie sont déjà visibles. Ainsi, en Ouzbékistan, Jingsheng group, spécialisé entre autres dans l’ingénierie textile, a investi et ouvert en 2017 une manufacture qui produit annuellement 22 000 tonnes de coton, dont 90% sont exportés. Jusqu’en 2013, le Tadjikistan importait la totalité de son ciment. Par la suite, les cimentiers chinois comme Huaxin Cement ont construit plusieurs cimenteries au nord et au sud du pays lesquelles depuis 2018 produisent annuellement quatre millions de tonnes dont 1,4 millions sont exportées.

 

En ce qui concerne le recours à une main d’œuvre locale, les Chinois semblent tenir leurs promesses. Au Kazakhstan, China National Petroleum Corporation (CNPC) affirme que 97% de sa main d’œuvre sur les chantiers pétroliers est kazakhe. Ce pourcentage est de 80% pour Huawei. Au Kirghizistan, dans la mine d’or de Taldy Bulak, dont le capital est détenu à hauteur de 60% par le groupe chinois Zijing Mining Group, 90% des mille mineurs sont des Kirghizes[18]. Au Tadjikistan, la centrale électrique Douchanbé 2, achevée en 2016, est toujours gérée par la société chinoise TBEA mais selon cette dernière, 75% des ouvriers sont des Tadjiks.

 

 La formation et le perfectionnement du personnel ne sont pas simples en raison de la barrière linguistique. Pour surmonter cet obstacle, les entreprises privées chinoises investissent dans l’organisation de stages techniques et linguistiques. En mai 2021, le ministre chinois du commerce a promis l’ouverture prochaine dans chaque république « d’ateliers Luban »[19]pour renforcer la formation professionnelle du personnel local. Les cadres appelés à de plus hautes responsabilités suivent des stages en Chine pour se familiariser avec les techniques de management et les technologies de pointe.

 

Mais les ambitions de la Chine ne se limitent plus au seul secteur économique et désormais elle s’intéresse à la vie politique des Etats avec lesquels elle coopère. Dans ce domaine, les Chinois ont également adapté leur stratégie à leurs ambitions et « passent progressivement d'une collaboration exclusive avec les dirigeants en poste de la région à un soutien aux politiciens prochinois afin de les amener au pouvoir »[20]. Ainsi Sadyr Japarov, vainqueur des élections présidentielles kirghizes en 2020, a reçu le soutien de personnalités étroitement liées au monde des affaires chinois et les fonds récoltés pour sa campagne électorale, 560 000 USD, soit plus que la totalité des dix-sept autres candidats, provenaient vraisemblablement de Chine.

 

Enfin Pékin investit dans les secteurs de la sécurité pour protéger ses nouvelles routes de la soie et renforcer la stabilité au Xinjiang. En octobre 2021, le gouvernement tadjik a annoncé la construction d’une base paramilitaire à Ishkashim (province autonome du Gorno-Badakhchan), près des frontières afghane et chinoise.  La Chine assure le financement et la conception de cette structure à hauteur de dix millions d’USD et fournira tous les équipements. Un groupe des forces spéciales de la police tadjike y sera stationné.[21] La Chine fournit aussi des équipements aux armées de l’Ouzbékistan et du Turkménistan et des sociétés de sécurité privées opèrent au Kirghizistan (Zhongjun Junhonget en Ouzbékistan (Frontier Services Group)[22].

 

 Turquie : une influence croissante et de grandes espérances

 

 

Dès la dislocation de l’URSS, la Turquie avait manifesté un vif intérêt pour l’Asie centrale où elle envisageait de fédérer sous sa coupe les peuples turcophones de cette région. Cette approche n’avait pas eu l’écho escompté dans les nouvelles républiques, désireuses avant tout d’affirmer leur identité nationale et méfiantes à l’égard d’un nouveau grand frère jugé trop entreprenant. Depuis, le contexte géopolitique a profondément évolué et les capitales centrasiatiques sont plus réceptives à une coopération avec la Turquie qui veut se hisser au niveau de la Chine et de la Russie.

La diplomatie turque en Asie centrale est très dynamique. Pour la seule année 2022, le président Erdogan a visité l’Ouzbékistan en mars avant de recevoir son homologue kazakh en mai. Il s’est ensuite envolé à Samarcande pour le sommet annuel de l’Organisation de la coopération de Shanghai (OCS). Il y retournera le 11 novembre pour assister au sommet annuel de l’Organisation des pays turcophones où il retrouvera ses cinq homologues centrasiatiques plus le président azerbaidjanais, Ilham Aliev. Simultanément, ses ministres des affaires étrangères et de la défense ont pris leur bâton de pèlerin : le premier s’est rendu en Ouzbékistan, au Kirghizistan et au Tadjikistan, le second en Ouzbékistan. Cette intense activité diplomatique poursuit quatre objectifs principaux.

 

-        Trouver des alternatives aux relations souvent tendues avec l’Occident. C’est dans ce contexte qu’il faut resituer la récente demande du président Erdogan d’adhérer à l’OCS, organisation, politique, économique et de sécurité intergouvernementale eurasienne dirigée par la Chine. Actuellement, la Turquie n’est que membre partenaire pour la discussion.

-        Satisfaire les besoins énergétiques et devenir un hub de transit des hydrocarbures. Malgré la découverte de gisements gaziers en mer Noire en 2020, la Turquie reste très dépendante d’approvisionnements extérieurs (Azerbaïdjan). Elle souhaite diversifier ses sources en important du gaz kazakh et turkmène via le projet du gazoduc transcaspien reliant le Turkménistan à l’Azerbaïdjan et incluant une jonction avec le gisement gazier kazakh de Tengiz. Ainsi, la Turquie sécuriserait ses approvisionnements énergétiques tout en devenant « un centre énergétique eurasien, transportant vers l’Europe du gaz en provenance de la Russie, de l’Asie centrale, de l’Azerbaïdjan et de la Méditerranée orientale »[23].

 

-        Se positionner en tant que route alternative à la Russie, entre l’Asie et l’Europe grâce à la route de transport internationale transcaspienne (TITR) et la voie ferrée Bakou/Tbilissi/Kars, parfois appelée la version turque des nouvelles routes de la soie.

 

-        Développer la coopération militaire dans un premier temps au niveau bilatéral. Ces derniers mois, le ministre turc de la défense, Hulusi Akar, a visité les capitales d’Asie centrale pour intensifier, non sans succès, la coopération militaire. Cette dernière repose sur des accords politiques (signature d’un partenariat stratégique renforcé avec le Kazakhstan), les ventes d’armes (drones Bayraktar au Turkménistan et Kirghizistan, VBC Ejder Yalcin pour l’Ouzbékistan, vaisseaux d’attaque rapides FAC 33 pour la flotte turkmène) et des exercices terrestres ou maritimes conjoints (EFES-2022 avec participation kazakhe et kirghize). Dans une seconde étape, l’ambition d’Ankara est de créer un bloc politico-militaire désigné comme « armée du Touran » regroupant les Républiques d’Asie centrale et l’Azerbaïdjan et que certains appellent déjà « un OTAN turcique ».

 

Pour peser davantage sur la géopolitique régionale, le président Erdogan a aussi recours au soft power dont les trois piliers principaux sont   l’Organisation des Etats turcophones[24], la fondation Yunus Emre et l’Agence turque pour la coopération et la coordination (TIKA). Ces organismes ont pour vocation la promotion du dialogue politique entre les Etats, le renforcement des liens culturels et religieux, la promotion du système éducatif turc, l’aide au développement.

 

La Turquie est désormais un acteur à part entière en Asie centrale mais elle ne joue pas encore les premiers rôles. Ainsi, sur le plan économique, elle ne figure pas parmi les cinq premiers contributeurs en investissements directs étrangers (IDE) des Républiques centrasiatiques, exception faite de l’Ouzbékistan.[25] Lors des graves troubles au Kazakhstan en janvier 2022 c’est à l’OTSC que le président Tokaev s’est adressé pour sauver son régime et pas à Ankara. Quant aux ambitieux projets de l’Organisation des Etats turcophones, décrits dans le document « Turkic world vision 2040 », ils semblent d’autant plus « irréalistes à long terme »[26] qu’ils englobent des territoires chinois et russes[27]  ce qui ne peut qu’accentuer la méfiance de Pékin et Moscou à l’égard de la « Sublime Porte ».

 

 

L’Iran entre dans la danse

 

En mai et juin, c’est un véritable ballet diplomatique qui s’est tenu à Téhéran. En trois semaines, les présidents tadjik, turkmène, kazakh se sont succédé dans la capitale iranienne. Ajoutons qu’au même moment, les ministres ouzbek et iranien des affaires étrangères se sont entretenus à deux reprises en visioconférenceA l’évidence, l’Iran devenu en septembre le neuvième Etat-membre de l’OCS regarde délibérément vers l’Est et semble désormais indissociable du paysage géopolitique de l’Asie centrale. Cette nouvelle relation peut s’avérer fructueuse pour les parties en présence.

D’abord, tous les Etats concernés ont une préoccupation commune : assurer leur sécurité face à l’instabilité qui règne dans le Nord de l’Afghanistan où les Talibans ne contrôlent pas le mouvement islamique du Khorassan (ISK) et certains groupes terroristes comme le Jamaat Ansarullah, dont le recrutement est essentiellement tadjik. L’Iran coopère donc avec l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Tadjikistan qui ont tous une frontière commune avec le voisin afghan. Dans ce cadre s’est tenue à Douchanbé le 20 juin 2022 la première réunion du groupe de travail tadjiko-iranien sur la sécurité en présence des ministres de l’intérieur des deux Etats[28].

 

Ensuite, les Etats centrasiatiques cherchent des routes commerciales alternatives à la Russie et tentent de briser leur enclavement géographique. L’Iran satisfait à ces deux souhaits puisqu’il dispose de deux corridors de transit. Le premier relie par voie ferrée le Kazakhstan et l’Ouzbékistan à la Turquie, via le Turkménistan et l’Iran. Il est désormais en activité puisque le 19 juin, le premier train de containers à destination de l’Europe, parti une semaine auparavant de Pavlodar en territoire kazakh, est entré en gare de Téhéran[29]. Le second corridor pour les Républiques d’Asie centrale est l’accès aux ports de Bandar Abbas à la sortie du golfe Persique et de Chabahar dans le golfe d’Oman, tous deux étant déjà utilisés par l’Ouzbékistan et le Kazakhstan,[30] le Kirghizistan n’étant présent que sur Chabahar. Toutes ces mesures confirment les déclarations du Président Raissi pour lequel « une des priorités du gouvernement iranien est de jouer un rôle efficace dans le renforcement de l'intégration régionale, en développant le commerce à travers les terres iraniennes en tant que route sûre, à un prix raisonnable et rapide ».

 

 Enfin l’Iran, veut renforcer sa diplomatie « Look East », élaborée sous l’administration Ahmadinejad et revigorée depuis 2018 quand les Etats-Unis se sont retirés de l‘accord sur le programme nucléaire iranien et, avec leurs alliés, ont appliqué la stratégie « de la pression maximale » sur le régime des mollahs. Cela s’est traduit par la signature d’un partenariat stratégique sur 25 ans avec la Chine en 2021, le même type d’accord étant en préparation avec la Russie. L’Iran doit donc chercher de nouvelles alliances pour éviter tout isolement et minimiser l’effet des sanctions économiques qui frappent le pays. Dans ce contexte, l’Asie centrale apparait comme un pont vers l’Est pour Téhéran qui, à la coopération bilatérale avec les « Stan », a superposé des relations avec les principaux organismes régionaux comme l’Union économique eurasiatique et bien entendu l’OCS.

 

 

Les Etats-Unis d’Amérique : un improbable retour

 

Quelques mois seulement après le retrait de leurs troupes d’Afghanistan et la débâcle de Kaboul, les Américains tentent de revenir en Asie centrale ce qui est logique puisque cette région voisine avec trois des ennemis jurés du Département d’Etat, la Chine, l’Iran et la Russie. En mai 2022, Donald Lu, chef du bureau Asie centrale et Asie du Sud au département d’Etat a fait la tournée de toutes les capitales régionales à l’exception d’Achkhabad. En juin, le général Michael Kurilla, chef du Central Command, a fait de même. Simultanément, le Peace Corps, un des piliers du soft power américain, est revenu au Kirghizistan[31] où la mission militaire a récemment été réouverte.

Autre preuve de l’attention portée par l’administration américaine est l’élaboration d’une nouvelle stratégie pour les années 2019/2025 et définissant six objectifs :

-          Soutenir et renforcer la souveraineté et l’indépendance des Etats ;

-          Réduire la menace terroriste ;

-          Maintenir et élargir le soutien à la stabilité en Afghanistan ;

-          Encourager la connectivité entre l’Asie centrale et l’Afghanistan ;

-          Promouvoir la réforme de l’Etat de droit et le respect des droits de l’homme ;

-          Promouvoir les investissements des Etats-Unis et contribuer au développement de l’Asie centrale.

 

Pourtant, ces initiatives ne permettront vraisemblablement pas un reset américain car la doctrine présentée fait du neuf avec du vieux et n’est que « la mélodie que les États-Unis jouent plus ou moins régulièrement depuis des décennies et dont la posture stratégique est restée au point mort »[32].

 

Promouvoir l’Etat de droit et les droits de l’homme est louable mais c’est faire fi des réalités de l’Asie centrale 2022 où les cinq républiques et leurs puissants voisins sont dirigés par des régimes autoritaires, ne tolérant aucune opposition politique, bafouant les libertés fondamentales. Même la petite Kirghizie, autrefois décrite comme un ilot de démocratie, prend peu à peu le même chemin : elle vient de censurer « Radio Free Europe » le 25 octobre pour une durée de deux mois. Qu’importe, à en croire Leslie Viguerie du département d’Etat, les Américains persistent et signent : « beaucoup de choses ont changé au fil des décennies mais nos objectifs primordiaux restent les mêmes…nous continuerons de promouvoir l’Etat de droit, les droits de l’homme et de lutter contre la corruption »[33]. Ce discours ignore les mises en garde exprimées par des experts dès 2016 : « les opportunités futures de faire avancer les intérêts américains seront limitées et les relations des États-Unis avec les pays d'Asie centrale seront difficiles »[34].

 

« Encourager la connectivité entre l’Asie centrale et l’Afghanistan » sent aussi le réchauffé. C’était exactement l’objectif de l’ambitieux programme de « la nouvelle route de la soie », pensé par le général Petraeus et officialisé par Hillary Clinton lors d’un discours prononcé en Inde en 2011. Faute de crédits et « en raison de l’incapacité du gouvernement américain à trouver des investisseurs privés »[35],  il est resté lettre morte. Là aussi, il est permis de douter de la pertinence de cette proposition au vu de la politique menée par les Taliban à Kaboul. Quant à «la promotion des investissements américains », la tâche sera ardue puisqu’ à ce jour Washington ne figure pas parmi les principaux investisseurs dans cette région [36] exception faite du Kazakhstan, là où Chevron demeure le premier contributeur au vaste projet d’expansion du champ pétrolifère de Tengiz.

 

Enfin, dans cette compétition sans merci, les Etats-Unis, contrairement à tous les autres acteurs sans exception, partent avec de lourds handicaps : l’éloignement géographique bien entendu mais aussi et surtout l’absence totale de liens historiques, culturels, linguistiques, religieux avec les peuples d’Asie centrale. 

 

« Compte tenu des moyens financiers modestes mis à disposition de la diplomatie américaine dans un environnement hostile aux démocraties libérales,[37] » Washington, pour conserver une visibilité en Asie centrale, devra définir des objectifs réalistes, soigneusement sélectionnés et en adéquation avec les moyens consentis.

 

 

Conclusion

 

Dans les années suivant la dislocation de l’URSS, l’Asie centrale avait montré un réel tropisme pro occidental qui s’était traduit par le développement d’une coopération politico-économique avec la communauté euro atlantique. Mais depuis la fin des années 2010, un rééquilibrage majeur se dessine et de forts vents d’Est soufflent désormais sur le désert du Kyzylkoum et la steppe de la Faim. Cette nouvelle configuration confirme la Chine comme la puissance dominante grâce à son implantation économique dans toutes les républiques mais aussi par le biais de l’OCS. Elle bénéficie également de la faiblesse actuelle de ses deux concurrents traditionnels, la Russie et les Etats-Unis. Cette redistribution des cartes à l’échelon régional, qui fait la part belle aux régimes autoritaires sous la bannière de l’OCS, augure peut être de l’avènement du nouvel ordre mondial multipolaire souhaité par les présidents russe et chinois. Cela n’est pas utopique car beaucoup d’Etats, et pas forcément des parangons de démocratie, frappent à la porte de l’OCS : Belarus, Turquie, Arabie saoudite, Qatar, Bahreïn, Egypte, Emirats arabes unis, Koweït, Maldives, Birmanie et Myanmar[38].

 

 

 

 



[1] Oukase présidentiel 400 du 2 juillet 2021/Défense du pays/alinéa 5/ défense des intérêts nationaux et des citoyens de la Fédération de Russie.

[2] « Le show saint-pétersbourgeois de Tokaev » /Кourmanov/Centrasia.ru/ 19 06 2022.

[3] « Coup de poignard dans le dos : 21,5 millions de dollars ont été gelés au Kazakhstan dans des succursales de banques russes » /24 Economica/23 05 2022.

[4] Le contingent de l’OTSC était composé à presque 100% d’unités des forces armées russes.

[5] « La Russie et le Kazakhstan inamical à l'ombre de la Chine amie » A. Savieliev/Regnum/20 06 2022.

[6] « The impact of Russian-Ukraine war on Central Asian economy”.  A. Bahr : Geopolitica info/ April 04 2022

[7] Données de la Banque mondiale pour l’année 2020.

[8] Ibid.

[9]“Kazakh firm stops supplying Russian steelworks” Joanna Lillis/EurasiaNet/May 18 2022.

[10] « Can the Eurasian Economic Union survive Putin?”/C. Putz/ The Diplomat/ May 26 2022.

[11] « Can Russia still be a dependable sheriff for Eurasia?”/ J. Scepanovik. The Diplomat/September 30 2022.

[12] « How Ukraine could remake Kazakhstan’s relationship with Russia”/K. Rees/ The Diplomat/ March 10 2022.

[13] « Ukraine war casts Kazakhstan’s reliance on Russia in harsher light”/ N. Bisenov/Nikkei Asia/ March 6 2022.

[14] Dhnet.be/ 10 juin 2022.

[15] Ces prêts étaient accordés par les deux grandes banques d’Etat chinoises, l’EXIM banque et la Banque chinoise pour le développement (CDB).

[16] « Dangerous liaisons: how China is taming central Asia elites” / The Diplomat/ January 29 2021.

[17] « How central Asians pushed Chinese companies to localize” /Carnegie endowment for international peace/October 15 2021.

[18]. Ibid.

[19]Lu Ban était un légendaire ouvrier charpentier sous la dynastie des Zhou. Il aurait inventé de nombreux outils comme le rabot et l’équerre.

[20] « Dangerous liaisons: how China is taming central Asia elites” / The Diplomat/ January 29 2021.

[21] « Chinese to build military bases in Tajikistan”/Chris Devonshire Ellis/ Silk Road briefing/ November 2 2021

[22] « Le vent de la soie chinois boute la Russie hors de l’Asie centrale » /Centrasia.ru/24/06/2022.

 

[23] « Turkey’s policy in Central Asia: are ambitions well-founded?”/Russian International affairs council/ February 25 2022.

[24] Ainsi renommée en 2021, cette organisation comprend l’Azerbaïdjan et les républiques d’Asie centrale excepté le Turkménistan qui n’a que le statut d’observateur au même titre que la Hongrie.

[25] BNP Paribas données 2021 sur les IDE.

[26] Ibid. 23

[27] Soit le Xinjiang occidental et les régions de Rostov sur le Don, du Kouban et du Nord Caucase/Caucasus Watch/November 22 2021.

[28] “Tajikistan, Iran vow to boost security ties”/ Asia Plus/ June 21 2022.

[29] « Kazakh transit railway to Turkey via Iran inaugurated”/Islamic Republic News Agency/June 2022.

[30] Dès 2018, le Kazakhstan a ouvert un consulat dans le port de Chabahar.

[31] “Peace Corps Volunteers Return to the Kyrgyz Republic for the First Time Since 2020” US embassy in Bishkek/June 13 2022.

[32] “PERSPECTIVES | US STRATEGY FOR CENTRAL ASIA: AN OLD RECIPE FOR A NEW SITUATION” PETER LEONARD/EURASIANET/ FEBRUARY 6 2020.

 

[33] “Experts urge US to update its Central Asia strategy” VOA/N. Imamova/ February 02 2022.

[34] « US policy toward central Asia 3.0” Carnegie endowment for international peace / January 25 2016.

[35] Ibid.34

[36] Ibid. 25

[37] Ibid.35

[38] « Xi Jinping se pose en chef de file des anti-occidentaux » Le Monde/17 septembre 2022.



09/03/2023
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