ATHENA-DEFENSE

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UN RETOUR INTROSPECTIF SUR L’HISTOIRE : LA FIN D’UN MONDE ?

Un retour introspectif sur l’histoire : la fin d’un monde ?

 
 


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Lorsqu’en août 1989, je franchissais, avec le sentiment mêlé d’une mission inachevée, (1) la frontière entre la Pologne (2) et la République Démocratique Allemande, au poste frontalier de Słubice, je ne pouvais mesurer à quel point les évènements qui suivraient allaient radicalement changer le monde tel que nous l’avions connu depuis 1945. 4 mois à peine plus tard, le mur de Berlin s’effondrait.
 
 
 
 

L’effondrement officiel du monde soviétique, le 26 décembre 1991, et la création de la Communauté des États Indépendants (CEI) sonnèrent le glas des républiques de l’URSS. La veille, le 25 décembre, Mikhaïl Gorbatchev, 8e et dernier dirigeant soviètique, avait démissionné, déclarant son poste supprimé et transférant ses pouvoirs, y compris le contrôle des codes de lancement de missiles nucléaires, au nouveau et premier président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine.

 

 

C’est ce que Wikipédia retient de cet épisode. Il n’est pas tenu compte des frustrations de l’armée rouge et des épreuves que le peuple russe subissait et allait subir. Aucun des réputés experts de l’époque ne comprirent à quel point, on ne peut effacer plus de 74 ans d’histoire, de 1917 à 1991, deux guerres mondiales et deux totalitarismes, le nazisme et le stalinisme, sans qu’il reste dans les gènes des peuples les marqueurs de leurs propres souffrances.

 

La démocrature (3) d’aujourd’hui n’en est que la conséquence, avec un Occident (États-Unis, Europe, Otan) qui n’est pas totalement neutre dans le retour des vieux démons.

L’URSS disparu, il restait le monde slave qui n’a jamais connu un seul instant de répit depuis Vassili 1er, en passant par Ivan le Terrible. Mais, qu’on le veuille ou non, la Russie ne sera pas vouée à disparaitre, elle pèsera de toute sa masse sur l’histoire du monde et celle de l’Europe, dont elle fait partie jusqu’à l’Oural, pour le meilleur et pour le pire, et nous sommes de nouveau dans le cycle du pire.

 

Hélène Carrère d’Encausse, errare humanum est

En 1979, dans L’empire éclaté, Hélène Carrère d'Encausse, malheureusement décédée récemment, prédisait que l'URSS allait disparaitre sous la pression de la montée en puissance des républiques asiatiques à fort taux de natalité, en opposition aux républiques de l’Europe de l’ouest, aux taux de fécondité effondrés. Cette distorsion aurait obligatoirement posé un problème de légitimité du pouvoir politique et donc son effondrement. Elle avait raison sur un point, l’effondrement, mais pour le reste, ses analyses ne furent pas confirmées par les faits. Sa gloire repose donc sur un malentendu, elle n’avait pas vu les prémices de la contestation en Pologne qui a mené à la création, en août 1980, de Solidarnosc, le rôle particulier de l’Église dans le réveil des nationalismes, ni la dissidence larvée des pays baltes, et non plus le sens des manifestations de Dresde et de Leipzig en RDA, qui vinrent plus tard. Elle n’avait pas intégré la volonté des peuples à se libérer du joug soviétique.

 

En réalité, elle considérait Gorbatchev moins comme un acteur et plus comme un pantin, alors qu’il tentait de sauver ce qu’il pouvait de l’URSS dans son écroulement inéluctable. Je la cite : « Que représentait Gorbatchev en août 1990 ? Était-il le prince de la Glasnost ou un apparatchik coulé dans le moule pour mieux le casser, ou encore risquait-il de sombrer dans les glaces du dégel, prince d'un État éclaté ? ».

 

Certes, les analyses sont toujours plus simples a posteriori, mais, en réalité, Gorbatchev, formé par le KGB, fut incontestablement un homme bien informé, qui a pressenti l’effondrement de son monde, et qui a essayé de l’adapter avant que le sang ne soit versé. Il avait compris que le socialisme soviétique n’était plus réformable, que le mensonge d’État ne pouvait indéfiniment cacher la réalité. Glasnost et Perestroïka ne furent que des tentatives vouées à l’échec, on ne construit pas sur un plancher pourri, il le savait. Si Gorbatchev était un pantin, il le fut plutôt dans les mains des États-Unis et de ses dirigeants de l’époque, avec la complicité des leaders européens.

 

Errare humanum est, cela n’exclut pas le fait qu’Hélène Carrère d’Encausse fut une grande dame, défenseure assidue de la culture et de la langue française, féministe non sectaire, mais probablement coupée de certaines réalités comme beaucoup de ses contemporains. Lorsqu’on a l’habitude d’être encensé, de fréquenter les hautes sphères et regarder le monde d’en haut, il ne faut pas s’étonner de mal distinguer ce qui se passe en bas.

 

C’est pourquoi, le 25 décembre 1991 à 19h32 précise, personne n’avait vu venir la cérémonie ultime. Le drapeau soviétique fut abaissé pour la dernière fois de la tour la plus haute du Kremlin et fut, le lendemain à l'aube, remplacé par le blanc, bleu et rouge prérévolutionnaire qui reprend la tradition byzantine, le rouge pour la souveraineté et la puissance, le bleu, couleur virginale protectrice du pays et symbole religieux, le blanc pour la liberté et l'indépendance.

 

La Place Rouge ne fut pas débaptisée pour autant, les statues de Lénine ne furent pas toutes déboulonnées, les foules continuèrent à défiler devant sa dépouille. Une ère nouvelle de paix et de prospérité allait donc débuter sur les ruines du mur de Berlin, selon les sachants occidentaux, mais je n’en croyais ni l’augure, ni la réalité. Les Russes en doutaient tout autant.

 

Le son de la sarabande de Bach de Mitslav Rostropovitch, l’apatride déchu de la nationalité russe, n’avait résonné que quelques courts instants au pied du mur de Berlin, couvert par le brouhaha des commentaires incessants sur ce nouveau monde pacifié, le progrès viendrait du marché, le capitalisme triomphant triomphait, l’abolition des frontières en Europe se dessinait, pensée unique et monnaie unique, on allait voir ce qu’on allait voir, la prospérité était en marche.

 

Une occasion ratée

 

En ce 25 décembre 1991, je n’étais pas à Moscou, mais je me préparais à rejoindre Berlin, de nouveau capitale de la RFA et que j’avais connu sertie d’un mur, que j’avais franchi maintes fois, séparant les deux mondes.

 

Désormais, l’Allemagne réunifiée se cherchait un nouveau défi : celui de régner sur l’Europe par la puissance de son économie. Le mark concurrençait le dollar, un peu plus tôt, Mitterrand et Thatcher ne purent ni freiner, ni s’opposer à la réunification de l’Allemagne. Régis Debray, qui ne fut pas qu’un révolutionnaire, mais aussi un utile penseur et philosophe, avait évoqué dans un essai la possibilité de résister par une « alliance de revers entre la France et la Russie, pour faire face à une Allemagne renforcée par les bouleversements de l’Europe ».

 

Aurait-elle été judicieuse cette alliance ? Le mot est un peu fort, les ex-pays du pacte de Varsovie n’en voulaient à aucun prix, et les États-Unis encore moins, elle n’avait donc aucune chance de se construire. Il y eut quelques tentatives de rapprochement menées par la France, mais l’Europe, déjà affaiblie et sans vision à long terme ne put seule saisir l’occasion de construire « l'Europe, de l'Atlantique à l'Oural » que de Gaulle avait évoqué en 1959 dans son discours à Strasbourg.

 

 

 

 

 

 

 

La Russie et ses anciens démons

 

La Russie d’aujourd’hui, celle de Poutine, est revenue à l’âge de ses anciens démons, au danger de son conservatisme.

Le temps des assassinats d’État, des éliminations politiques, des intimidations, des menaces sur le monde est revenu. Et la France, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, reste enfermée dans le choix d’une Europe supranationale, celle de son effacement sous l’hégémonie de l’Allemagne, puisque ses dirigeants, depuis Sarkozy, creusent avec une constance obstinée le trou de son propre tombeau.

 

Quant à la Russie, l’État le plus vaste du monde, elle souffre de son complexe d’infériorité héréditaire, elle a dû faire face à des attaques venant autant de l’Asie (Tatars) que de l’Occident « hérétique » (chevaliers teutoniques, Suédois, Polonais, Français, Allemands...). Elle se sent menacée et a besoin de zones tampons neutres. C’est pourquoi l’hypothétique entrée de l’Ukraine dans l’Otan ou l’Europe est un casus belli. Après l’entrée de la Finlande, et bientôt de la Suède, l’Europe fait désormais frontière commune avec la Russie. Nous sommes en première ligne désormais.

 

Elle a aussi le sentiment d’être investie d’une mission quasi divine, celle de conserver intact l’héritage chrétien. Pour le penseur orthodoxe, Iouri Samarine, « à l’Occident, la cause de la religion est à jamais perdue » (1840). Le poète et diplomate Fiodor Tiouttchev déclare que « la lutte entre l’Occident et nous n’a jamais cessé. C’est ce qu’écrit Michel Niqueux, professeur émérite qui a dirigé un Vocabulaire de la perestroïka et qui est aussi auteur d’une Histoire de l’utopie en Russie. Elle se veut être un modèle à moins qu’elle ne se veuille rempart face à un « Occident pourrissant », comme déjà le définissaient les légitimistes français des années 1830.

 

La Russie n’a jamais réglé ses problèmes, elle survit avec ses vieux démons. C’est pourquoi il serait temps de la prendre au sérieux, ses menaces ne sont pas des mots creux. Depuis la fin de la perestroïka et l’avènement de Poutine (fin 1999), le conservatisme anti-occidental puise aussi ses racines profondes dans la pensée russe.

 

La tentation ultime, Armageddon

La Russie mène dans certains domaines une politique volontariste notamment dans celui de l’intelligence artificielle (IA) et de la robotique avancée. La Russie a des cerveaux, elle sait les mettre au service de sa défense. Son potentiel militaire est loin d’être anéanti par la guerre en Ukraine.

Mais surtout, elle veut devenir la championne d’un certain ordre moral qui n’est pas loin de fasciner une partie des populations en Afrique, en Asie, mais aussi en Occident, qui se voit menacé par un nouveau totalitarisme de la pensée, illustré par la cancel culture, le wokisme et les extrémismes politiques, religieux, idéologiques, la liste s’allonge sans cesse.

Les laissés pour compte de l’histoire l’ont compris, les puritanismes se rejoignent parfois dans des alliances qui ne sont que contre nature, en apparence !

Nos sociétés occidentales sont désormais remplaçables, et cette prise de conscience, au lieu de provoquer une remise en cause et une réaction volontariste, ne suscite désormais que soumission et lâcheté. L’effondrement prévisible de nos sociétés ressemblent à s’y méprendre à celui de l’ancien monde avec son cortège de crises et de guerres. Serait-ce à notre tour d’en payer le prix ?

 

Les guerres n’ont jamais, depuis que le monde est monde, servis à régler les crises mais à imposer de nouvelles normes à ceux qui n’en voulaient pas.

 

La « guerre nécessaire » est une question philosophique, elle avait l’avantage, lorsque la destruction de l’humanité n’était pas un risque, de marquer une sorte de pause suivie d’un rebond dans l’évolution du monde. Depuis Hiroshima et Nagasaki, cette approche a radicalement changée, nous possédons la capacité à nous auto-détruire.

Faut-il y voir un ultime Armageddon (3) ? Dans ce combat singulièrement ultime, nous risquons cette fois-ci de ne perdre rien moins que notre humanité, dans l’hypothèse de plus en plus probable où cet holocauste planétaire aurait lieu.

Il nous reste l’espoir qu’une infime chance existe encore de se reprendre, mais qui la saisira ? Entre la fin d’un monde ou la fin du monde, le déterminant ne tient à pas grand-chose, qu’à un simple article indéfini.

 

 

Roland Pietrini

Factuel - Post Scriptum

 

 


 

 

1. Attaché près de l’ambassade de France à Varsovie de 1986 à 1989. CF : « Les sentinelles oubliées» - édition Pierre de Taillac

2. Après un séjour de 4 ans à la (MMFL) Mission Militaire Française de Liaison près du haut commandement soviétique à Potsdam de 1979 à 1983

3. Lors du jugement dernier dans la bible, l'Armageddon désigne l'ultime combat entre le bien et les forces du mal. Exemple : Le champ de bataille témoignait de l'Armageddon qui venait de se dérouler. Par extension, le terme est repris pour toute situation qui risque de finir de façon apocalyptique



04/09/2023
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