ATHENA-DEFENSE

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Revue stratégique, un coup pour rien ? L'éléphant et la souris...

 

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Ce monde est dangereux ?

 

 

 

 

La revue stratégique de sécurité et de défense nationale, version 2017, comporte 87 pages, 106 avec les annexes,  pour être précis. Elle  est censée répertorier l’ensemble des menaces  pesant sur notre sécurité.

  

Le Président de la République, Chef des Armées,  indique dans sa préface, qu’ « Etre à la hauteur de ces ambitions exige des moyens financiers et humains », ce qui est une vérité indubitable, il aurait pu ajouter que cela demande une certaine constance dans l’effort et une nécessaire cohérence dans les actes. 

 

La ministre des Armées lui emboîte le pas, dans un exercice de style habituel, consistant à répéter les dires du chef, ce qui est la moindre des choses lorsqu’on arrive dans une fonction que l’on découvre.

 

 

Mais je ne ferais aucun procès d’intention ni au premier, ni à la seconde, j’ai préféré dans un effort que vous me reconnaitrez, je l’espère,  comme louable,  tenter de découvrir au fil des mots ce que cette revue apporte  de neuf pour une analyse que les différents états-majors semblaient déjà avoir menée depuis des lustres.

 

 

 

Les 16 membres du comité sélectionnés, dont la compétence ne saurait être mise en doute, ainsi que les personnalités auditionnées,  dont le directeur de la DGSE, (qui ne faisait pas partie du comité)  et l’ancien ministre des affaires étrangères sous Mitterrand, Hubert Védrine  (qui est à la diplomatie ce qu’est Jack Lang à la culture, un éternel ministre dont on ne saurait se passer)  sont,  parmi d’autres, une caution suffisante pour ce genre d’exercice qui consiste à redécouvrir ce que chacun s’accorde à estimer comme n’étant pas une découverte. Ainsi, on y apprendra que  le monde post-guerre froide est un monde dangereux, et qu’en conséquence,  les Armées participant à la défense de la France, devront être lors de la future loi de programmation,  équipées en conséquence, ce qui n’est pas un doux euphémisme.

 

 

 

Alors, comment, me direz-vous,  que de tels talents puissent ainsi accoucher d’une souris. La question,  aussi iconoclaste soit-elle, et pour laquelle je n’ai aucune réponse,  mérite cependant d’en vérifier le bien-fondé. La tâche apparait plutôt difficile.

 

 

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C’est donc une France exposée et engagée dans un système international mouvant, soumise à des fragilités multiples dans un contexte d’aggravation de crises qui est décrite.

  

Si on se penche d’un peu plus près sur la description de ces différents éléments on s’aperçoit assez vite qu’il s’agit d’un collationnement assez commun,  sans grande analyse fine. Ainsi le chapitre - Les flancs est et nord de l’Europe sous tension,  est décrit comme un théâtre de la réaffirmation de la puissance russe, ce qui n’est pas faux, mais oublie de mentionner les origines de l’affrontement et le contexte de pression de l’OTAN,  dicté par une vision  atlantique très marquée par une politique de défiance envers la Russie.  Un sujet aussi sensible aurait mérité, pour le moins,  une analyse plus approfondie et plus européenne des grands équilibres à respecter. Il en est de même pour l’Atlantique Nord et le vocabulaire employé. Ainsi,  il est écrit que  «  L’activisme russe dans ces zones est un motif majeur de préoccupation, partagé par nos principaux alliés, qui mobilise en retour des moyens conséquents ».  C’est une phrase toute faite, sortie des analyses otaniennes.

 

 

Nous découvrons que le système international est  contesté, que « la compétition, d’abord économique et technologique, s’étend de plus en plus au domaine militaire », que « depuis la fin de la guerre froide, l’imprévisibilité est donc la figure dominante de l’environnement stratégique », que le rôle de l’ONU est de plus en plus contesté.  Autre truisme, Kosovo, Irak etc... et autres broutilles ont démontré la quasi inefficacité des opérations menées par l’ONU,  qui toutes, à quelques exceptions près, ont dû recevoir l’appui des puissances interventionnistes,  dont la France, qui n’en déplaise,  fait partie de ces nations...  Aucun conflit, Liban, Palestine, Afrique n’ont été réglé par l’ONU, ce qui finalement est assez compréhensible pour un organisme construit pour, au mieux,  geler les conflits plutôt que de les résoudre.  Car,  c’est à la diplomatie de remplir ce rôle.

 

 

Les sages ont  d’ailleurs constaté que « Les opérations de maintien de la paix (OMP) conduites par l’ONU font également l’objet de critiques régulières (mandats faibles, manque de réactivité, contingents insuffisamment formés et sélectionnés). » pour aussitôt indiquer que «  Depuis 15 ans, ces opérations ont connu de nets progrès, tant du point de vue de la robustesse et de la mise en œuvre des mandats que des équipements mis à disposition, face à des adversaires parfois lourdement équipés. Ces acquis doivent être préservés. » Dont acte, L’ONU a des défauts mais on ne pourrait s’en passer,  nonobstant le fait que les grades puissances Russie et Etats-Unis recourent à l’action unilatérale, ce qui,  vous me  l’accorderez n’est pas une découverte.

 

En ce qui concerne l’Europe, il est indiqué que « L’architecture héritée de la guerre froide a donné à la sécurité européenne un niveau suffisant de transparence, de clarté et de prévisibilité pour garantir, conjointement avec une dissuasion crédible, la stabilité stratégique. Le risque d’escalade involontaire ou non maîtrisé a été ainsi ramené au minimum » il est pourtant flagrant que cette Europe, depuis la chute du mur de Berlin,  a confié sa défense au grand allié américain, y compris en choisissant de s’équiper avec leur matériels ( F16, puis F35)   et en adhérant sans discernement à leurs diktat  normatifs, nous entrainant ainsi dans une sophistication outrancière de certains de nos équipements, parfaitement inadaptés,  pour certains,  aux réalités des conflits intéressants l’Europe.  

 

Dès 1963,  le général Beaufre, dans son livre « Introduction à la Stratégie développait l’idée que  « La dissuasion nucléaire n’empêche en rien le développement d’une stratégie indirecte dont l’Occident, très peu avisé en la matière, a fait les frais » et expliquait, «la stratégie indirecte repose en tout premier lieu sur l’évitement de l’épreuve de force directe. En ce sens, elle apparaît parfaitement adaptée à l’âge atomique étant donné qu’elle se soustrait au schéma classique de dissuasion ».  La situation de guerre hybride et de terrorisme que nous vivons aujourd’hui a parfaitement été décrite par ce stratège incontestable, or, depuis 54 ans,  personne, en dépit des guerres de décolonisation, des multiples conflits démontrant tous la relativité de la puissance nucléaire sur la sécurité des pays occidentaux en voie actuelle de tentative de déstabilisation, n’a tiré aucune leçon. Le général Beaufre était un visionnaire, on en manque aujourd’hui.

  

De même, la revue stratégique élude une question pourtant essentielle, celle du terrorisme provenant de l’ennemi intérieur. L’Allemagne,  tout comme la France et la Belgique,  se trouve désormais face à des problèmes d’assimilation majeure de certaines populations musulmanes, influencées par des agitateurs venus d’ailleurs et puisant dans le terreau des ignorances et des révoltes plus ou moins justifiées.

 

 

Le simple constat du décrochage  des puissances européennes dans la course  aux systèmes de très haute technologie, rappelle en son temps, le décrochage de l’URSS avec les hautes technologies des années 80, avec l’Occident. Poser ce diagnostic sans amorcer la moindre proposition sérieuse pour maintenir notre souveraineté numérique apparait assez vain.

 

Enfin, le renforcement de la défense européenne autour des intérêts de sécurité partagés,  voulu par la France, risque de rester au stade des intentions, le développement d’une culture stratégique partagée entre Européens commence déjà par le choix de privilégier une Europe de défense industrielle, ce qui est loin d’être donné en exemple par nombre de pays.  La Pologne, entièrement tournée vers son ennemi héréditaire, la Russie,  en est un exemple. Quant aux petits pays, tels que la Roumanie et les Pays Baltes, ceux-ci comptent essentiellement sur les Etats-Unis et l’Otan pour assurer leur sécurité, dans la mesure où nous sommes dans l’incapacité de leur apporter des aides réelles, de formation et de présence pérennes.

 

Hubert Védrine,  à qui il faut rendre justice, dans son livre - Continuer l’histoire de 2008-, énonçait les défis globaux qui attendent l’Occident.  Je cite : « Avec la fin de la guerre froide (1990), les Occidentaux ont cru à la "fin de l’histoire" et au règlement des défis mondiaux par une communauté internationale désormais unifiée. Le multilatéralisme "intégral" via l’ONU apparut, lors de la décennie 1990, comme la solution aux problèmes internationaux » Or, « Le multilatéralisme n’est donc pas la panacée, comme on avait pu le croire vingt ans auparavant » et celui-ci développe des exemples « (2% de l’humanité possède 50% du patrimoine des ménages). « Le "fanatisme des marchés" amène à une économie financière complètement déconnectée de l’économie réelle ».  

 

Je constate que la crise des « subprimes » de 2007 n’a pas apporté de correctifs sur le système financier international toujours aussi fragile.  Les dettes phénoménales cumulées des pays occidentaux sont une épée de Damoclès sur nos économies, ainsi que  la montée des populismes en Europe  et  le nivellement par le bas des classes sociales, renforçant les plus riches au détriment des classes moyennes sont des signes évidents de fortes transformations de nos sociétés.

 

La  revue stratégique, tout en décrivant une situation complexe, ne fait qu’effleurer le sujet sans réflexion sur les causes et sans propositions concrètes sur les solutions à apporter. Le fait d’insister sur l’innovation, qui doit être  au cœur de la démarche du ministère et des Armées,  est un signe de la volonté de la ministre de « faire évoluer la culture du ministère» et de dessiner des évolutions à venir pour « renforcer les capacités de prospective et d’analyse, nourrir la réflexion stratégique et doctrinale et accroître notre agilité opérationnelle ».

 

Je crains que cela ne soit une fois de plus que des mots,  et si je devais être un tant soit peu, comment dire, moqueur, je dirais que la ministre veut peut-être tenter aux Armées ce qui est si difficile d’imposer à la SNCF, dans ce cas elle aura certainement plus de chance, car s’il est un ministère qui a su démontrer depuis des décennies  sa capacité d’adaptation et son désir d’évolution, c’est bien celui des Armées.

 

Comme le dit si justement Jean Guisnel dans le Point, « Sans surprise, le document va dans le sens des directives présidentielles en insistant sur la nécessaire « remontée en puissance » de la défense française. Traduire : conserver les moyens actuels, en acquérir de nouveaux grâce aux Européens. »  

 

Je suis en accord avec lui.

 

La France n’a plus d’autonomie stratégique depuis fort longtemps, l’a-t-elle seulement eue une seule fois dans l’histoire ? La vision macronienne de la défense de la France repose sur deux piliers,  celui des Etats-Unis et celui de l’Europe, et une seule volonté, la sienne. Serait-ce suffisant ?

 

Nous avons bradé des pans entiers de nos capacités industrielles en matière de défense, armes légères, munitions, blindés chenillés, bientôt aviation de combat, car Dassault ne construira plus seul dans la perspective du remplacement du Rafale, un autre avion de combat de 5°ou 6°  génération.

 

Alors, une revue stratégique pour rien ? En tout cas pour pas grand-chose, car ce qu’on y apprend est déjà acté depuis des lustres.

 

La  future loi de programmation sera donc celle de la vérité et devra ménager la chèvre et le chou.  Elle devra être sanctuarisée, sinon nous irons au-devant de nouvelles et définitives désillusions.

 

La redécouverte par la revue stratégique  que le monde dans lequel nous vivons est dangereux, est de première importance,  mais pour qui ? Schopenhauer disait, « la  vérité franchit trois étapes. D'abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence » Voilà fort longtemps que nous sommes dans cette évidence.  Le ridicule consisterait justement à la réaffirmer de temps en temps,  sans en tirer aucun enseignement. Et dans cet exercice nous détenons une expérience sans précédent.

 

Alors,  un coup pour rien, soyons indulgents,  certainement un coup pour grand-chose. L’éléphant a accouché d’une souris.

 

 

 

Roland Pietrini

 



15/10/2017
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