ATHENA-DEFENSE

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Les yeux et les oreilles de Tsahal (suite 3)

 

 

Dans ce  troisième article, le général Manificat nous emmène en Israël. Il nous brosse un portrait sans concession de l'état des services de renseignement militaire israélien du début des années 90 et en filigrane la comparaison avec les nôtres. Mais la DRM est dans les cartons et le général Manificat sera sollicité, le BRRI devient le BRI...

 

R.Pi.

 

 

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 Des soldats du bataillon mixte des Lions de la vallée du Jourdain participent à un exercice dans la base militaire de Tze’elim le 5 février 2018. (Judah Ari Gross )

 

3ème article :

 

Les yeux et les oreilles de Tsahal

 

 

Une armée en alerte permanente

 

Des réunions d’échange de renseignements techniques sur les matériels terrestres avaient lieu périodiquement avec plusieurs pays. C’est ainsi que, tous les ans, notre section « Armement » rencontrait son homologue israélienne ; mais la guerre du Golfe ayant provoqué l’annulation de la réunion précédente, la prochaine s’annonçait particulièrement fructueuse. Pour cette raison, mais aussi pour prendre contact avec les responsables du renseignement de Tsahal, je prenais la tête de la délégation, autant profiter de l’expérience des autres, surtout lorsqu’elle était précédée d’une réputation de redoutable efficacité.

 

 

Le corps du renseignement israélien a atteint un excellent niveau car ceux qui le dirigent ont l’écrasante responsabilité d’alerter à temps leur gouvernement et leurs forces armées sur l’imminence d’un danger. Les matériels qui l’équipent, tout particulièrement les moyens de surveillance et d’acquisition, et les personnels qui les servent, sont très performants.

 

La guerre du Golfe est terminée, mais les Patriot antimissiles sont toujours en batterie à proximité de l’aéroport de Tel Aviv. Pendant que les spécialistes de l’armement échangent leur moisson de renseignements techniques, je montre patte blanche à l’état-major de Tsahal où j’ai rendez-vous avec les plus hautes autorités du renseignement militaire. Dans tous les couloirs et à toutes les entrées, de jolies filles en treillis font office de plantons. Tout le monde fait son service dans les Forces de défense d’Israël, y compris les jeunes femmes. Mais, visiblement, la ressource est nettement supérieure aux besoins et ils ne savent plus trop quelles tâches leur confier, en dehors de celle de préparer le café.  On se croirait dans un film de James Bond !

 

 

Le directeur du renseignement militaire m’accueille à l’entrée de son bureau. Il fait un rapide tour d’horizon des menaces qui pèsent sur Israël et trace les grandes lignes de ses préoccupations : vigilance face à l’Egypte et à la Jordanie, qui ne constituent plus des menaces, un œil sur l’Irak, qui est hors d’état de nuire pour un bout de temps, un autre œil sur la Syrie qui renforce constamment ses capacités militaires, les deux oreilles face à l’Iran qui est un géant endormi, et une grande attention portée aux territoires occupés où le calme doit être maintenu. Le général n’en dira pas plus, mais il passe la parole à son adjoint encore plus jeune que lui. A mon âge, les officiers israéliens sont déjà à la retraite et les deux généraux qui me font face ont la quarantaine.

 

Après avoir jugé nos relations bilatérales insuffisantes et souhaité leur développement, le général, qui n’a pas l’air de souffrir de trop de complexes, rentre dans le détail des capacités militaires de la Syrie et de l’Iran et des activités terroristes du Hezbollah au Liban. Il ne sous-estime pas ses adversaires mais paraît confiant dans les moyens dont il dispose pour s’en prémunir. Cette évaluation des principales menaces pesant sur Israël de la bouche même de ceux qui ont la tâche d’alerter et de réagir est intéressante, comme il est intéressant de connaître la formation qu’ils reçoivent pour exécuter au mieux cette mission. C’est pourquoi je leur demande de nous autoriser à visiter leur école du renseignement.

 

Des élèves choisis, pour une école modèle

 

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Sayeret Matkal Ses principales fonctions sont la lutte contre le terrorisme, la reconnaissance et le renseignement militaire

 

Aussitôt dit, aussitôt fait, l’autorisation est accordée et le colonel commandant l’école vient nous chercher et nous montre son école. Les stagiaires paraissent d’un niveau général très élevé. Qu’ils soient officiers, sous-officiers ou simples réservistes, ce sont, pour la plupart, des universitaires et ils ont pratiquement tous un potentiel d’officier. Première constatation : avec un recrutement excellent et une sélection sévère, le pourcentage d’échec est faible et le Corps du Renseignement écrème visiblement les meilleurs pour servir dans ses rangs. La visite qui suit cet entretien prouve que l’enseignement dispensé est concret et réaliste pour la formation des observateurs, des interprétateurs et des linguistes.

 

Les observateurs terrestres déployés sur les points hauts le long de la frontière sont reliés directement à l’état-major général par des communications protégées, ils identifient tout ce qui est suspect et transmettent immédiatement le renseignement. Ils reçoivent une instruction très poussée en matière d’identification, jumelles aux yeux, face à de petites maquettes. C’est rustique, mais efficace.

 

Les observateurs aéroportés sont embarqués à bord d’avions légers et sont formés à l’observation latérale au moyen de très puissantes jumelles.

 

Les interprétateurs, quant à eux, bénéficient de l’enseignement assisté par ordinateur. L’accent est mis sur l’étude du terrain et l’identification des matériels. Qu’il s’agisse de photos aériennes prises d’avion, de satellite ou d’avion sans pilote, la formation est commune et très réaliste car la surveillance aérienne est une constante de la défense israélienne et les clichés ou les bandes vidéo réelles ne manquent pas pour dispenser l’instruction.

 

Enfin, en ce qui concerne les linguistes, le commandant de l’école affirme qu’il forme un arabisant en six mois ! En clair, l’école du renseignement attire les meilleurs cadres et tous les diplômés. De l’intelligence à la compétence, le pas est vite franchi.

 

Des obus guidés par air

 

L’exigüité du territoire israélien (135 km dans sa plus grande largeur) a stimulé les ingénieurs et les officiers dans le domaine de la surveillance aérienne. Ils sont maintenant les meilleurs du monde pour la réalisation et l’utilisation d’avions sans pilote, le mot Drone n’est pas encore usuel, on parle de RPV, Remote Piloted Vehicle. C’est pourquoi nous avons demandé, et obtenu, de visiter successivement l’usine qui les construit et l’unité qui les emploie. Le directeur du programme nous pilote, si j’ose dire, à l’intérieur de l’usine de Malat, la plus récente des 17 usines d’Israël Aircraft Industries. Il a quinze années d’expérience de cette aviation modèle réduit. D’ailleurs, les techniciens de la salle de montage ont tous été recrutés parmi les modélistes amateurs ! Ce mélange d’artisanat et de haute technologie est une autre caractéristique des forces de défense israéliennes en matière de renseignement.

 

Les Américains, pragmatiques, ont acheté une centaine d’avions de ce type. Plusieurs ont opéré dans le Golfe à partir du cuirassé Iowa afin de « rentabiliser » chacun des obus de ce navire. Il faut dire que chaque obus coûte 250.000 dollars ! Bénéficiant de l’expérience acquise avec toute la gamme des appareils précédents : Scout, Pioneer, Impact, qui totalisent plus de 25.000 heures de vol, les Israéliens me présentent le dernier-né de leur production, le Searcher. Guidé à distance et disposant d’une autonomie de 24 heures, il peut surveiller un territoire à  une altitude de 25000 Pieds et transmettre les images de ses caméras (optique, thermique et laser) à une station terrestre éloignée de 50 km  tout en restant à 5 km  de son objectif, de jour comme de nuit…Qui dit mieux ? En nous approchant de l’appareil, nous nous apercevons d’ailleurs que le bloc optique contenant les senseurs est…français !

 

 

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Searcher

 

Un outil prometteur

 

Après avoir admiré le prototype, l’occasion nous est donnée de voir ensuite l’usage qui est fait d’une escadrille de RPV à partir d’un ancien aérodrome britannique à l’écart des indiscrétions. Il abrite une unité opérationnelle dont les missions sont l’alerte avancée, le recueil de renseignements sur l’implantation et les mouvements de l’adversaire, le contre-terrorisme et l’acquisition d’objectifs. Le ou les appareils miniatures servent alors au réglage et à la coordination des tirs, mais aussi au relais radio. Le tout est contrôlé par une équipe au sol de quatre personnes à l’abri d’un véhicule blindé : un chef pour commander l’ensemble, un pilote pour faire évoluer l’appareil, un observateur et un interprétateur. Des enregistrements spectaculaires, réalisés à partir de missions réelles au Sud Liban et dans la zone de sécurité, montrent le rôle complémentaire de toutes les équipes d’observation, au sol ou à bord d’avions légers, avec les avions sans pilote. On y assiste à des réglages de tirs d’artillerie ou de chars, à la récupération acrobatique de commandos au cours d’opérations spéciales ou à l’évaluation des dommages après une attaque aérienne. La plupart de ces enregistrements ont été réalisés de nuit, sans que le RPV ne puisse être ni vu, ni entendu. Notre enthousiasme pour les avions sans pilote n’aura guère d’influence sur les programmes d’équipements futurs et il faudra patienter des années avant de disposer d’unités opérationnelles dignes de ce nom.

 

Efficaces mais arrogants

 

De la qualité de ses services de renseignement dépend la survie d’Israël. Il n’est donc pas surprenant qu’ils fassent un effort particulier dans ce domaine. Il nous restait à aller voir un officier de renseignement sur le terrain. C’est chose faite à un poste frontière avec le Sud Liban. L’officier de renseignement du secteur a la suffisance propre à beaucoup d’officiers de Tsahal. Je m’étais déjà rendu compte que la majorité des officiers français qui avaient servi dans la région, étaient arrivés avec un préjugé favorable à l’égard des officiers israéliens en raison du résultat victorieux de toutes les guerres qu’ils mènent, mais qu’ils étaient repartis moins enthousiastes en grande partie à cause de l’arrogance manifestée par Israël. Le briefing du colonel manquait un peu d’objectivité, mais il avait le mérite d’être clair : La FINUL était incapable de contrôler la zone de sécurité. Le Hezbollah représentait le seul vrai danger et la cause de tous leurs maux. Les Palestiniens, adossés à la mer dans leurs camps de réfugiés, étaient turbulents, mais neutralisés. C’est sur cette profession de foi que se terminait la partie proprement militaire de notre expédition.

 

Du BRRI à la DRM en passant par le BRI

 

Je n’aurai plus l’occasion de m’évader pendant mes six derniers mois à l’EMAT. Quelques mois après mon installation à la tête du BRRI, je savais déjà que je n’y ferai pas de vieux os. En effet, la Direction du Renseignement Militaire commençait à sortir de ses cartons et le ministre venait de décider qu’elle deviendrait réalité le 1er septembre 1992. Il s’agissait, avant cette date, de prélever sur chacune des armées les effectifs consacrés au renseignement et à les fédérer dans un ensemble interarmées. Les conséquences me paraissaient claires, BRRI allait devenir BRI, bureau des relations internationales, et j’allais partir à la nouvelle DRM avec le R de Renseignement !

 

L’avènement de la Direction du Renseignement Militaire et la transformation du BRRI en BRI allaient me prendre tout mon temps. 150 réunions et presque autant de cocktails plus tard, je disais adieu au BRI, du moins à ceux qui ne partaient pas avec moi à la DRM.

Il y eut bien quelques bonnes âmes pour me dire que j’avais tort de quitter l’EMAT mais, entre les cocktails dans les ambassades et la recherche du renseignement sur les théâtres d’opérations, je n’avais pas la moindre hésitation. Les bonnes âmes avaient raison, le tremplin du vénérable BRRI était plus efficace que le patinage de la nouvelle DRM pour avoir une place au firmament mais qu’importe. La perestroïka de la DRM valait bien une mutation.

 

Quitter le BRI est une épreuve difficile, mais quitter l’EMAT est une épreuve insurmontable ! Finis les appels angoissés des officiers généraux de la « passerelle » pour demander, vers 19 heures 30 de préférence, si on a bien l’autorisation de l’état-major des armées ou du ministre pour effectuer tel déplacement. Finies les fiches rédigées gaiement et revenues couvertes d’une fine écriture verte. Toute fiche était un défi lancé dans l’espace étoilé ! Comment reviendra-t-elle ? Avec un mot aimable ou avec un coup de crayon rageur ?

 

J’allais maintenant travailler avec des aviateurs et des marins en plus des habituels terriens.

 

Patrick Manificat

(à suivre)

 

 

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07/11/2019
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