ATHENA-DEFENSE

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La SEDI, un instrument essentiel du renseignement militaire - suite et fin

Ce dernier volet, tout aussi passionnant que le premier, nous apprend beaucoup sur la SEDI, mais aussi sur la culture renseignement de l'armée de terre et des armées. Je ne ferai aucun commentaire sur ce qu'il en est aujourd'hui,  faute d'éléments de comparaison et de connaissances suffisantes. 

 

À nouveau, je remercie le général Staub  d'avoir choisi Athéna Défense pour cette parution,  que je considère exceptionnelle par son ton de liberté et son contenu d'une grande richesse. 

 

Roland Pietrini

 

 

 

Les dernières années de la SEDI.

 

Forte de sa contribution à la guerre du Golfe, renforcée en personnels et en équipements, la SEDI était devenue une section très particulière de BRRI, assez indépendante, traitant directement avec la DPMAT pour son alimentation en personnels, ainsi qu’avec le bureau Etudes de l’EMAT pour de nombreuses questions relatives à l’arrivée d’Hélios et à la place de l’armée de Terre dans l’aventure de l’imagerie spatiale française qui, en dépit de quelques combats d’arrière-garde, ne saurait être qu’interarmées.

 

 

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Attentif au moindre détail, l'interprète image est capable de repérer et d'analyser les images des zones d'intérêts…  Photo ministère des armées 2011

 

La SEDI s’est vue affecter à partir de 1991  et jusqu’en 1993 au total une vingtaine d’interprètes d’images, ce qui est considérable à une époque où la tendance à la réduction des effectifs était déjà bien amorcée. Si le renseignement en fournissait encore quelques uns, les viviers du 7° RA et du 28° Groupe Géographique commençaient à se tarir, et il fallait en chercher ailleurs. La DPMAT a fait de gros efforts, lançant un appel aux volontaires ou utilisant la ressource libérée par la dissolution des régiments Pluton et de la brigade Hadès mort-née, pour la plupart d’excellents sous-officiers au demeurant. Si tous avaient suivi une formation de photo-interprètes à l’EIREL, il fallait les accoutumer à l’imagerie spatiale numérique, ce que, seule au sein de l’armée de Terre, ne savait faire que la SEDI. Ceci a conduit à la création d’un éphémère groupe « études », qui assurait également, avec le chef de section, la représentation de l’armée de Terre dans plusieurs groupes Hélios ou spatiaux pilotés par la DGA ou l’EMA, puis dans celui présidé par la DRM naissante relatif à la mise sur pied du CF3I. Mais ceci est une autre histoire…

 

 

La guerre du Golfe à peine terminée, la SEDI eut à suivre les débuts de celle de l’ex-Yougoslavie, observant notamment les positions serbes, c’est-à-dire les travaux d’organisation du terrain autour de Sarajevo et Mostar. A cette occasion, la SEDI, sans renoncer, bien au contraire, à l’interprétation d’images spatiales, renoua avec celle de photos aériennes qu’elle n’avait d’ailleurs jamais complètement abandonnée. Les deux techniques sont en effet complémentaires : l’image spatiale couvre de vastes étendues, permet d’accéder à tout point du globe sans contrainte militaire ou diplomatique, et de replacer la photo aérienne dans son environnement ; la photo aérienne apporte une meilleure résolution et fournit des « vérités-terrain » qui étaient particulièrement précieuses aux débuts de l’imagerie spatiale.

 

 

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Exemple de photo aérienne d'un camp de prisonniers en Bosnie Herzégovine

 

 

 

Une autre part de son activité fut la réalisation de dossiers d’objectifs destinés à l’Unité Française de Vérification (UFV) et à des postes d’attachés. Sa production annuelle était d’une vingtaine de dossiers couvrant 150 objectifs et représentant 400 heures d’interprétation. A ce rythme, il aurait fallu plus d’un siècle pour étudier tous les sites russes. Mais, me souvenant du temps passé et des risques pris pour tracer imparfaitement des plans d’objectifs en RDA quand je servais à la MMFL dix ans plus tôt, je mesurais ce que SPOT aurait pu nous apporter.

 

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Le 18 février 1986, un Mirage IV survole Ouadi-Doum (Opération Tobus) afin d’évaluer les dégâts provoqués par le raid. C'est la plus longue mission de reconnaissance jamais réalisée par un Mirage IV (11 heures de vol et 10 000 km parcourus). Photo source SHD

 

 

La SEDI s’intéressa également, sur les orientations de BRRI, au Tchad et notamment aux positions et sites sol-air libyens dans la bande d’Aozou. Elle put bénéficier dans ce cadre d’images américaines, annoncées comme prises par des satellites Keyhole. Leur exploitation, dite « séance cartes postales », se déroulait dans un local de l’ambassade des Etats-Unis à Paris selon un rituel immuable. Les images étaient des tirages photo scotchés sur des tables. Tout le matériel d’exploitation (règle, crayons, gomme, papier calque, loupe,…) étaient fournis par les Américains, et il fallut même insister pour disposer de règles graduées en centimètres et non en pouces. Les mentions marginales sur lesquelles figurent des données nécessaires à l’interprétation des images étaient découpées, les informations strictement nécessaires étant données verbalement. Tout le travail d’exploitation se déroulait en présence de personnels américains. Une anomalie était vite apparue à nos interprètes d’images : la plupart des photos étaient quasiment verticales, or un satellite ne défile qu’exceptionnellement à la verticale d’un point donné. Ceci fut confirmé par l’examen des éphémérides des satellites militaires américains, déjà disponibles sur l’internet naissant. Pour en avoir le cœur net, j’ai chargé l’un des photo-interprètes les plus expérimentés de se consacrer exclusivement à l’étude de l’altitude du capteur par des méthodes photogrammétriques utilisant la convergence des verticales et le calcul de l’heure locale de prise de vue par l’étude des ombres. Les résultats, peu précis car dans le désert de la bande d’Aouzou les verticales (arêtes de bâtiments en général) et les ombres étaient rares et peu marquées, permirent toutefois d’affirmer que les photos étaient prises à diverses heures de la journée, alors que les satellites héliosynchrones (d’où leur nom) passent à heure fixe, généralement proche de midi en heure locale. De plus, l’altitude du capteur était de l’ordre de 30 à 40000 pieds beaucoup trop bas pour un satellite qui gravite à plus de200 km d’altitude. On pouvait donc en conclure que les images montrées provenaient d’un capteur aéroporté, probablement emporté par un avion de reconnaissance SR-71, successeur de l’U2 plus connu.

 

Quel intérêt les Américains avaient-ils à faire passer des photos aériennes pour des images spatiales ? C’est tout simplement qu’ils exerçaient depuis des années une pression considérable pour nous pousser à abandonner le projet de satellite Hélios qui allait bientôt mettre fin à leur monopole de l’imagerie spatiale à très haute résolution en Occident, qui leur permettait de contrôler et de filtrer l’information mise à la disposition de leurs alliés, et donc d’influencer les décisions de ceux-ci dans le sens de leurs intérêts. Les deux guerres de l’Amérique contre l’Irak en sont la preuve : lors de la première, celle du Golfe, nous étions totalement dépendants du renseignement américain, pas seulement d’origine spatiale, et n’avions au fond pas d’autre choix que de les suivre ; lors de la seconde, nous commencions à disposer d’un début d’autonomie de décision, et nous avons fait, à juste titre comme l’histoire l’a montré, celui de ne pas y prendre part.

 

La SEDI fut également impliquée dans deux emplois un peu « exotiques » de SPOT. Le premier partait d’une idée qui, me semble-t-il, avait émergé au CNES ou à la DGA : prendre, à partir de SPOT dont l’altitude ( 832 km) est beaucoup plus élevée que celle des satellites militaires d’observation américains ou russes (de l’ordre de 200 km), des images de ces derniers. Les avantages sont multiples : la distance diminuée d’un quart de ces objectifs par rapport à des cibles terrestres augmente d’autant la résolution ; et la nébulosité et l’absorption atmosphérique sont sans effet. Bien entendu, des calculs compliqués de mécanique spatiale sont nécessaires pour déterminer les moments où SPOT est à peu près à la verticale du satellite à observer, et pour déterminer ensuite les paramètres de prise de vue. Ces calculs étaient faits par les ordinateurs du CNES, la SEDI se contentant d’analyser les images prises et de montrer que l’essai était concluant.

 

Le second de ces emplois inhabituels de SPOT répondait à une question de BRRI : il s’agissait de rechercher au Kazakhstan une arme laser antisatellite ! L’URSS s’étant entre-temps effondrée, il paraissait probable que celle-ci, si elle existait, n’était pas opérationnelle, mais l’exercice était néanmoins intéressant. En l’absence de données supplémentaires, cela s’apparentait à la recherche d’une aiguille dans un camion de bottes de foin : le Kazakhstan est grand comme toute l’Europe de l’Ouest ! J’ai considéré qu’il fallait en savoir un peu plus avant de se lancer dans la recherche. J’ai donc été prendre contact avec la DGA puis le CEA, accompagné d’un officier du groupe études et d’un interprète d’images pour leur demander à quoi ressemblerait une arme laser antisatellite s’ils devaient en construire une, à supposer qu’ils disposent d’une ligne de crédits conséquente. J’en ai retenu qu’il valait mieux qu’elle soit en haute altitude, si possible au-dessus de la couche nuageuse pour réduire l’absorption atmosphérique, qu’il lui faut une quantité appréciable de courant électrique et que le système complexe de pointage du faisceau laser se trouvera probablement sous un radome. Bref ça pourrait ressembler à l’observatoire du pic du Midi que nous nous sommes empressés de regarder sur une image SPOT. Nous avons demandé ensuite à la SGM la liste des coordonnées des sommets kazakhs les plus élevés (le plus haut fait 7 000 m), situés au sud-ouest du pays, commandé à SPOTIMAGE la dizaine d’image nécessaires et autant d’images d’archives. La comparaison d’images récentes et anciennes est en effet à la base de l’étude d’infrastructures à partir d’images spatiales. Après, il n’y avait plus qu’à travailler… Le résultat ne s’est pas fait trop attendre, car un sommet parmi les 10 plus hauts du Kazakhstan était relié à la vallée par une route de montagne en lacets, de construction assez récente car elle ne figurait pas sur une image plus ancienne. A l’extrémité de la route il y avait un bâtiment allongé probablement destiné au laser avec un probable radome à l’une de ses extrémités. Bien plus, une ligne à haute tension reliait le bâtiment à une usine hydroélectrique alimentée par un barrage, située à une dizaine de kilomètres dans une vallée en contrebas. Comment peut-on reconnaître une ligne à haute tension sur une image SPOT dont le pas au sol est de 10 m ? Bien entendu, on ne voit pas la ligne elle-même. Mais les pylônes sont représentés par un point plus sombre, assez facile à détecter, surtout dans un environnement. Enneigé ou désertique. Un point isolé ne signifierait rien, mais l’interprète d’images exercé saura reconnaître des alignements de points équidistants matérialisant le tracé de la ligne, l’espacement des pylônes donne une idée de la tension transportée. BRRI communiqua l’information à nos alliés américains, qui cherchaient ce site dans la région de Baïkonour, 500 km plus à l’est. Ils déterminèrent par la suite que du fait de l’effondrement de l’URSS et de l’indépendance du Kazakhstan, sa construction n’avait pas été achevée et qu’il ne fut jamais actif. La SEDI reçut la visite du représentant de la CIA auprès de l’ambassade des Etats-Unis à Paris qui se montra très intéressé par la méthodologie employée pour découvrir le site.

 

La SEDI reçut un jour également la visite-surprise de deux sous-officiers venus de Berlin dont la garnison allait être dissoute. Ils venaient avec une camionnette remplie de dossiers d’objectifs réalisés par la MMFL, où j’avais servi une dizaine d’années avant.

 

Ils avaient été chargés de les livrer à BRRI qui les a renvoyés vers la SEDI, n’ayant ni la place ni l’envie de les conserver au boulevard Saint-Germain. Un premier moment d’étonnement passé, il n’y avait plus qu’à organiser, avec le concours du groupe langues,  une noria de déménageurs pour porter les cartons au 3° étage où se trouvait la SEDI. Je fus surpris de voir qu’il n’y avait pas d’inventaire ni de prise en compte à signer, car les dossiers étaient quand même classifiés confidentiel défense. J’eus vraiment l’impression que le départ de Berlin confinait à la débandade. Mais, outre leur intérêt historique, ces dossiers pouvaient servir à la formation des interprètes d’images et à l’établissement de vérités-terrain, pour peu que l’on veuille se donner le temps d’étudier quelques-uns des nombreux objectifs soviétiques et est-allemands. Je me disais d’ailleurs que les personnels de la MMFL s’étaient donné beaucoup de mal et avaient pris bien des risques pour réaliser des plans d’objectifs qu’il serait maintenant bien plus simple d’établir à partir d’images spatiales. Mais hélas, la SEDI, comme on l’a vu, avait bien d’autres choses à faire. Un ou deux cartons ont été ouverts, quelques dossiers regardés par curiosité ou nostalgie par les deux interprètes d’images qui avaient servi à la MMFL. L’ensemble est parti avec la SEDI à Creil, au CF3I. Je ne sais pas ce qu’il en est advenu.

 

La fin de la SEDI.

 

La création de la DRM et du CF3I rendaient la disparition de la SEDI inéluctable. Son transfert à Creil ne fut toutefois pas simple, d’autant moins que la DRM, dont elle dépendait pour emploi depuis l’été 1993, avait demandé que son activité d’interprétation d’images ne s’interrompe pas plus d’une semaine, ce qui était d’ailleurs la reconnaissance de la qualité de son travail.

 

En dépit des contraintes familiales imposées par ce déménagement à des personnels parfois affectés seulement depuis un ou deux ans, la plupart des interprètes d’images furent mutés à Creil, quelques uns à l’EIREL. Le groupe langues rejoignit logiquement la portion centrale de BRI, désormais bureau des relations internationales, la perte du 2°R s’étant accompagnée du transfert de personnels à la DRM et ayant libéré la place nécessaire.

 

La SEDI subsista à Creil pendant le second semestre 1993 comme unité Terre mise à la disposition de la DRM. Cette solution avait été privilégiée par l’armée de Terre, en considération des personnels et de leurs familles à qui l’on voulut éviter une mutation au milieu de l’année scolaire. La SEDI recevait théoriquement des directives du CF3I encore en phase de mise sur pied, en fait elle était largement indépendante. Cette incongruité n’était bien sûr pas du goût du commandant de base, mais elle ne dura pas et la SEDI, avec ses homologues le Centre d’Exploitation des Images de l’Armée de l’Air (CEIAA) basé à Saint-Cyr l’Ecole et la cellule Renseignement d’Origine Spatiale de la Marine (ROS-Marine) se fondit dans le CF3I. Une nouvelle histoire commençait…

 

Général Jean-Paul Staub



10/04/2020
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