ATHENA-DEFENSE

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Palinodies en Yougoslavie - 6ème article

 

Dans cet article passionnant qui en appellent d’autres - ce qui justifie le titre de palinodies – le général Manificat, avec sa franchise habituelle,  brosse sans concession la situation initiale en ex-Yougoslavie.

 

La France qui participe à la Force de Protection des Nations Unies (FORPRONU) est le partenaire zélé soumis aux aléas de la chaine de commandement onusienne qui ne lui laisse aucune initiative d’autant plus que certains alliés dont les Britanniques, plus expérimentés, madrés ou plus pervers au choix, ne lui laisse que la portion congrue de son autorité et de son déploiement.

 

Quant au renseignement français en Ex-Yougoslavie - le sujet essentiel de cet article - que l’auteur tente de mettre en place, il est considéré comme un élément perturbateur, y compris par le commandement national…  La chaudière bout et le renseignement français mijote… 

 

R.Pi.

 

 

 

 

 

6ème article :

 

Palinodies en Yougoslavie

Croatie-Bosnie-Serbie

(1992-1995)

 

 

Capture ex-yougoslavie.JPG

 

L’orage gronde déjà du côté des Balkans et, à peine sommes-nous sommairement installés dans nos nouveaux locaux du boulevard Saint-Germain  et de la base aérienne de Creil, que nous nous envolons pour l’ex-Yougoslavie (1) afin de mettre en place les moyens de renseignement qui nous font tant défaut. Depuis six mois et sous les prétextes les plus divers, essentiellement parce que, sous le casque bleu, « on s’informe mais on ne se renseigne pas », aucun chef n’a accepté de les déployer, mais on s’aperçoit maintenant qu’il est risqué de s’en remettre aveuglément à l’ONU et que, pour prendre une décision nationale, il vaut mieux disposer de ses propres informations. L’irruption  du renseignement en Yougoslavie mérite plusieurs articles à lui tout seul. Mais il nous faut d’abord résumer la situation initiale.

 

 

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 Soldat français de l'ONU en ex-Yougoslavie (Photo légion étrangère)

 

 

La France participe à la Force de Protection des Nations Unies (FORPRONU) en ex-Yougoslavie dès sa création en 1992 avec mandat de « maintenir la paix ». Mais il aurait fallu d’abord la rétablir et ne pas disperser nos bataillons aux quatre coins de cette chaudière. Il aurait surtout fallu s’affranchir de l’une des règles onusiennes : pas question de faire du renseignement ! Il faudra à la DRM et tout particulièrement à sa sous-direction Recherche quatre ans de guerre franco-onusienne et souvent franco-française ainsi que de nombreuses expéditions croates, bosniaques et serbes pour changer (un peu) les mentalités. Mais si, comme l’a écrit le général Cot en parlant de la FORPRONU, « la chèvre attachée à son piquet n’a pas envie de savoir quand et d’où viendra le loup et ne veut pas qu’on coupe la corde, il est bien difficile de la sauver. »

 

 

Les gentils casques bleus  français chez les barbares

 

Plusieurs auteurs civils et militaires ont souligné dans leurs écrits la soumission initiale française aux aléas de l’ONU. Ils se reconnaitront dans ce qui suit. Il est vraisemblable que la présence de quelques officiers français dans la pétaudière onusienne à New-York n’aurait pas suffi à en améliorer le fonctionnement, mais elle aurait sans doute évité bien des incohérences dans l’engagement de nos troupes sur le théâtre yougoslave, comme disent les metteurs en scène militaires. En l’absence d’un représentant militaire compétent au sein de l’organisation, la France s’est en effet contentée d’honorer toutes les demandes qui lui ont été présentées depuis le printemps de 1992.

Bon élève de la classe dans sa nouvelle  école, notre pays s’est efforcé de satisfaire l’ONU sans s’apercevoir que les abonnés anciens de l’organisation, comme le Danemark, la Norvège ou le Canada, choisissaient soigneusement leur point de chute et que d’autres, moins naïfs et mieux organisés comme les Britanniques, cherchaient à maintenir la cohérence de leur dispositif en conservant une structure nationale de commandement et d’information pour ne pas être entièrement à la merci de l’ONU. Mais il y a bien longtemps que le général de Gaulle a disparu et la France fait confiance au Machin (2) en fournissant les joueurs et en respectant les règles, aveuglément.

 

La comparaison entre les dispositifs français et britanniques est à cet égard particulièrement révélatrice. Ayant dit amen à tout ce qu’on lui demandait, l’armée française se retrouve, à la fin de l’année 1992, avec des forces éclatées dans tous les azimuts, en Serbie, en Croatie, en Bosnie et dans les Krajinas. Il y a bien un commandant des éléments français à Zagreb, mais il est surtout chargé de gérer les effectifs et les relèves. Il y a aussi un général français qui commande, depuis Zagreb, une division multinationale, mais on lui demande d’être plus onusien que français et plus diplomate que militaire.

 

La façon dont les Anglais prennent pied en Yougoslavie est bien différente. D’abord, en y entrant, ils n’oublient pas qu’un beau jour il faudra en sortir. Ils choisissent donc un point d’entrée sur la côte dalmate, Split,  qui comporte à la fois un port et un aérodrome, et qui convient admirablement au ravitaillement, au renforcement ou à l’éventuel  repli de leurs forces. Ils implantent ensuite leurs bataillons sur un axe Split-Sarajevo sans se laisser fasciner par la cuvette de la capitale bosniaque et en conservant pratiquement le commandement effectif de leurs forces.

 

 

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Véhicules de la FORPRONU aux abords d'un check-point à Malo Polje,
près de Mostar (août - nov 1995). Image ECPA

 

 

Les différences ne portent pas que sur les dispositifs, les comportements seront souvent à l’opposé. A commencer par la façon de franchir un simple check-point. Au début, les Français présentent  leurs papiers, puis certains laissent fouiller leur véhicule, enfin il arrive qu’ils  déballent toutes leurs affaires. Certains acceptent même sans sourciller que toute une colonne soit bloquée par deux miliciens débraillés et hilares afin d’éviter tout incident. Le seul objectif clairement précisé par le commandement étant d’éviter les embrouilles, de renoncement en renoncement la situation ne fera qu’empirer.

 

Une force de l’ONU ne peut gagner la confiance et le respect des parties si elle ne riposte jamais, écrivait le général Salvan. Les Anglais l’ont parfaitement compris, et lorsqu’une de leurs unités, venant juste d’arriver, essuie des coups de feu en provenance de positions croates, elle riposte aussitôt et tue deux des attaquants. Au chef croate qui vient s’en plaindre, le commandant de l’unité britannique répond, imperturbable : « Every day you have to learn something … »

 

Les premiers temps, nous pouvons encore mettre les incohérences, les insuffisances et les erreurs sur le dos des responsables de l’ONU, mais lorsque presque tous les postes de responsabilité seront tenus par nos compatriotes, il va bien falloir se rendre à l’évidence et s’en prendre à nous-mêmes. Le réveil sera pénible.

 

Pour en revenir au début du conflit, notre candeur est telle qu’au lendemain de nos premiers morts, tirés comme des lapins, on pourra entendre au cours d’une réunion parisienne qu’on ne peut pas protéger nos personnels avec des blindés car ce serait un geste trop agressif vis-à-vis des belligérants. Nous sommes devenus les gestionnaires disciplinés d’un outil dont l’emploi nous échappe. Et c’est dans ces conditions que le directeur du renseignement militaire envoie ses missionnaires avec des instructions claires pour essayer de rendre nos forces plus efficaces et moins vulnérables.

 

Zagreb, état des lieux

 

 

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T55 lors de la guerre des casernes (3)

 

 

Le 7 septembre 1992, alors que la DRM, toute neuve, est encore en train d’emménager, je m’envole pour Zagreb à la tête d’une petite équipe d’officiers de la sous-direction Recherche. Notre mission est d’étudier l’organisation et la mise en place discrète d’une structure nationale de renseignement au sein des éléments français déployés en Yougoslavie.

Le commandement s’est aperçu au bout de cinq mois que c’est bien beau de jouer le jeu de l’ONU, mais que Karadzic, Milosevic, Tudjman ou Izetbegovic ne sont pas des enfants de chœur et que la confiance dans l’ONU n’exclut pas une forme nationale de contrôle, surtout lorsque les moyens militaires qu’on confie à l’Organisation sont utilisés de façon particulièrement inepte.

 

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Les photos de Ratko Mladic, Slobodan Milosevic et Radovan Karadzic tenues par une femme lors d'une manifestation en 2007 à Belgrade. [Dimitar Dilkoff - afp]

 

 

Au début du mandat, c’est-à-dire en avril 1992, il est hors de question de glisser des spécialistes ou des moyens de renseignement dans les premiers bataillons français. Il y a de la place pour trois inspecteurs de l’ex-sécurité militaire, mais pas pour la fonction renseignement ! Au mois de juin, après entente directe entre le chef de corps du 13e RDP et le chef du BRRI, un officier supérieur de ce régiment est affecté comme adjoint au Commandant des Eléments Français (COMELEF). Il va faire discrètement un travail remarquable. En juillet, deux équipes de recherche du 13 rejoignent Sarajevo. Le colonel, patron des casques bleus de la cuvette, les accepte contre son gré, mais, lorsqu’il découvre qu’ils sont équipés de postes radio, il leur interdit toute activité de renseignement, comme si ils étaient là pour espionner son propre régiment. En août, deux autres cadres du 13 viennent renforcer l’embryon de deuxième bureau créé par l’officier du 13 à Zagreb. Et voilà qu’en septembre, nous venons ouvrir un nouvel épisode de la guerre franco-française.

 

Bien que nous ayons toujours précisé que la DRM ne voulait pas créer un dispositif parallèle qui déresponsabiliserait le commandement mais bien l’intégrer au sein des forces, nous rencontrerons méfiance et incompréhension chez la plupart des responsables dès que nous évoquerons l’intégration d’équipes spécialisées de renseignement au sein de leur unité. Alors qu’ils n’ont pas vraiment cherché à former leur personnel dans cette discipline, parachutistes, légionnaires, tringlots, cavaliers ou chasseurs se découvrent soudain une compétence suffisante pour refuser le renfort de spécialistes. Pourtant on ne renseigne pas comme on respire, c’est un métier qui s’apprend. En tout cas, la culture « renseignement » ne progresse pas vite : en août 1914, on mit à la disposition des grandes unités les premières escadrilles d’avions de reconnaissance. Sous des prétextes très divers, au début, personne ne voulut les employer.

 

La Force Intercontinentale des Balkans

 

Pour bien saisir l’ambiance qui règne au cours de ce premier mandat, lisons d’abord l’article d’un célèbre quotidien : L’hôtel Intercontinental (NDLR : de Zagreb) est plein de fonctionnaires affairés et bien payés, très attachés à leurs locaux climatisés. Tout le monde sait que l’ONU n’a jamais empêché des gens décidés à se battre de continuer, mais ses membres éminents que l’on croise dans les couloirs, et dont la moitié appartient à des pays qui sont bien loin de respecter les droits de l’homme, prennent l’air préoccupé de ceux qui ont la charge du nouvel ordre mondial. Les dossiers qu’ils portent sous le bras parlent de paix, de démocratie et d’aide humanitaire, alors que le système onusien engendre surtout l’incurie, la bureaucratie et la corruption. A côté de ces fonctionnaires civils et militaires aux poches pleines de dollars, l’hôtel héberge plusieurs centaines de réfugiés de Karlovac et de Vukovar qui ont tout perdu. Etrange voisinage qui provoque des remarques du genre : « UN Holidays ! » autrement dit « ONU égale vacances » de la part de beaucoup de jeunes Croates qui trouvent que l’organisation internationale ne les aide pas beaucoup à récupérer leur pays…

 

 

 Zagreb pendant la guerre.jpg

 Attaque aérienne de la JNA sur Zagreb le 7 octobre 1991. Elle visait le palais présidentiel où se trouvaient réunis le président Tuđman, le membre croate de la présidence fédérale yougoslave Stjepan Mesić et le Premier ministre de la Yougoslavie, Ante Marković.

 

Nous passons toute la journée du lendemain au camp Pleso à écouter le lieutenant-colonel du 13e RDP, un excellent spécialiste du renseignement, faire une description de la situation actuelle, assortie de propositions concrètes d’amélioration. Alors que les ambulances anglaises sont hérissées d’antennes, que les Pays-Bas contrôlent, à leur profit, tous les centres de transmission, de nombreux officiers français, occupant des postes-clé en état-major ou comme observateurs, considèrent que ce n’est pas leur travail et s’interdisent même de renseigner, s’abritant derrière les règles onusiennes. Si, exceptionnellement, ils se décident à en faire ne serait-ce que pour assurer la sécurité de leur unité, ils ne retransmettent rien à l’échelon supérieur et conservent sur place les documents ou les matériels récupérés, au détriment de l’exploitation qui pourrait en être faite pour l’ensemble des forces. Au manque de motivation et de formation des personnels, il faut enfin ajouter l’absence de moyens de transmission spécifiques et protégés.

           

Le COMELEF auquel nous rendons visite nous voit entrer dans son bureau sans plaisir particulier. Il sait déjà que nous allons compliquer ses problèmes de relève et il se serait bien passé de ces bouleversements. D’ailleurs il est sincèrement persuadé d’avoir fait le maximum pour le renseignement, mais il n’a pu donner aucune directive puisque le renseignement n’a pas d’existence officielle. A sa décharge, les postes que nous lui demandons sont pris sous enveloppe constante ce qui ne facilite pas sa tâche, ni celle de la 1ère Armée. Le total des personnels spécialisés qui est proposé représente environ 3 % de l’ensemble, mais cela devrait permettre un drainage de l’information dans des proportions beaucoup plus importantes.

 

Quelques mois plus tard, nous aurons l’occasion de mesurer le chemin parcouru en recevant le plan de recherche et de renseignement de son successeur donnant à ses sept commandants de bataillon des directives précises pour obtenir des renseignements sur les personnalités politiques et militaires, les armées en présence, les objectifs civils et militaires, l’infrastructure, l’aide humanitaire, les alliés etc. Mais nous n’en sommes pas encore là et, dans l’immédiat, il nous faut continuer à dresser l’état des lieux et à convaincre les indécis aussi bien que les adversaires (du renseignement) avant de mettre en place les moyens indispensables.                                                                                                               

 

Patrick Manificat                                                                                                                              (à suivre)

 

(1) Par ex-Yougoslavie on entend le pays appelé « République socialiste fédérative de Yougoslavie » (RSFY) jusqu’au 25 juin 1991. Cette fédération était constituée de six républiques : la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Macédoine, le Monténégro, la Serbie (comprenant les régions du Kosovo et de la Voïvodine) et la Slovénie.

 

(2) Cette utilisation a pour origine une citation de Charles de Gaulle le à Nantes à propos du Congo : « Le machin qu'on appelle l'ONU ». Charles de Gaulle n'a employé qu'une seule fois cette expression pour désigner l'organisation internationale et des doutes subsistent sur le fait qu'il ait volontairement choisi ce terme pour désigner péjorativement l'ONU. 

 

(3) La bataille des casernes également appelée la guerre pour les casernes est le nom donné aux combats qui se sont déroulés principalement en septembre sur l’ensemble du territoire de la Croatie, pendant la guerre d’indépendance de 1991. Les combats avaient lieu entre les forces croates (constituées d’un embryon d’armée, des forces de police et des volontaires) et l’armée populaire yougoslave (JNA).

 

Ces combats étaient d’une importance capitale pour les forces croates, car chaque prise de caserne permettait de récupérer des armes lourdes (chars de combat, blindés, et artillerie).  

 



30/11/2019
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