ATHENA-DEFENSE

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Otan- Russie- Ukraine : un prétexte pour une crise ?

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Une exposition "Otan - chronique de la cruauté", s’est tenue au musée d'État d'histoire contemporaine russe à Moscou du 5 au 22 mai 2022. 

Le message aux visiteurs avait le mérite d’être clair : l'Otan est un agresseur, l'Alliance atlantique, ce vieil ennemi de la Guerre Froide menace la Russie, ce qui a justifié l’offensive en Ukraine, et Kiev est le coin enfoncé des ambitions de l’Otan aux frontières de l’empire.

 

Mais derrière l’Otan, les ennemis désignés sont les Etats-Unis. Ainsi, trône dans cette exposition un casque nazi côtoyant un drapeau américain, des cartes montrant jusqu'où en Russie pourraient arriver des missiles de l'Otan et un lanceur de missiles antichars produit au Royaume-Uni utilisé par les forces armées ukrainiennes y est exposé.

14000 visiteurs se sont déjà déplacés, elle est l’illustration d’un discours parfaitement rodé qui, il ne faut pas s’y tromper, trouve un écho extrêmement favorable dans la population russe.

 

Cette population nourrie aux discours de la télévision d’Etat est derrière son chef et plus il sera seul, plus il représentera à leurs yeux ce héros résistant à « ce monde occidental pourri », comme l’on écrit deux femmes qui ont signé le livre de témoignages de l’exposition.

 

Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Alors qu’il y a 30 ans à peine, c’est-à-dire rien à l’échelle de l’histoire, tout était possible, la chute de l’URSS en 1991 ouvrait une perspective réelle de paix et de progrès en Europe. 

Mais on ne peut parler de paix sans associer les vaincus qui ont eu la sagesse de se retirer sans drame.

 

J’ai assisté en partie au retrait des troupes soviétiques en RDA et en Pologne, je peux témoigner des énormes difficultés logistiques. Je peux témoigner aussi de l’humiliation des pilotes d’hélicoptères contraints de se poser en Ukraine et attendant vainement un ravitaillement, ils resteront sur place des semaines pour finalement abandonner leurs appareils. Cette retraite de Russie à l’envers ne fut pas une retraite ordinaire mais fut ressentie comme une honte, y compris pour les familles, à qui on avait promis des logements neufs, financés par l’Allemagne, qui ne furent jamais construits.   Mais en dépit du chaos ambiant, ce retrait se fit sans violence. 

 

La chute de l’URSS fut pour les Russes l’effondrement d’un monde et le début sous l’ère Eltsine, d’une période de corruption, de restriction et d’humiliation.

Poutine fut celui qui, depuis 1999, a redonné de la dignité à un pays meurtri et déconsidéré, c’est ainsi qu’il est perçu.

 

En réalité, du point de vue russe, nous n’avons pas respecté notre promesse de dissoudre l’Otan après la dissolution du pacte de Varsovie. Les douze États signataires de l’Atlantique Nord sont passés à vingt-huit depuis l’accord Gorbatchev- Kohl du 16 juillet 1990, autorisant l’appartenance de l’Allemagne réunifiée à l’Otan.

 

 

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En 1999, c’est la Tchéquie, la Hongrie et la Pologne qui adhèrent, en 2004, c’est au tour de la Bulgarie, de l’Estonie, de la Lettonie, de la Slovaquie, de la Roumanie et de la Slovénie, en 2009, de l’Albanie et de la Croatie et enfin en 2017, du Monténégro et 2020 de la Macédoine du Nord. Tout va se cristalliser autour de la Géorgie et de l’Ukraine qui ont aussi exprimé leur volonté d’adhérer à l’OTAN, avec les conséquences que l’on sait. Et aujourd’hui, la Finlande et la Suède frappent à la porte de l’alliance atlantique.

 

En réalité, cela repose sur un malentendu. Le 9 février 1990, Hans Dietrich Genscher [RP1] et James Baker [RP2]  auraient promis à Gorbatchev que l'OTAN ne s'étendrait « pas d'un pouce vers l'Est », ce qui est contesté par d'autres analystes qui relèvent que ces propos auraient été tenus à un moment où l'URSS existait encore, et qu'ils seraient donc caducs dans le contexte géopolitique de la deuxième moitié des années 1990.

 

On ne peut comprendre les évènements actuels si on ignore les circonstances qui ont donné naissance à la Russie d’aujourd’hui.

 

Officiellement, en 1991, l’URSS n’est plus.  Les Etats-Unis célèbrent la victoire et l’Europe pense qu’une nouvelle ère de paix s’ouvre pour « mille ans ».  La conséquence en sera un désarmement démesuré (nous avons supprimé en France 200 régiments, divisé par deux notre flotte, par 3 nos chasseurs et bombardiers, par 5 nos chars) et une dépendance progressive et quasi exclusive aux ressources énergétiques russes, qui allait de soi avec une course effrénée vers une mondialisation sauvage. Nous étions entrés dans la nouvelle ère du flux tendu et de la désindustrialisation heureuse, particulièrement en France.  

 

 

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Mais pendant ce temps, en Russie une transformation gigantesque était en cours, une volonté nouvelle et puissante de redonner à la Russie une puissance perdue, l’affirmation d’un retour dans le grand jeu international, mais aussi l’expression d’une revanche.

 

Tout est incarné par ce personnage un peu falot au départ, formé dans le creuset du KGB, comme quasiment tous les dirigeants soviétiques, qui a eu très vite l’intelligence de s’appuyer sur deux piliers, la religion et l’armée.

 

C’est en s’appuyant sur le nationalisme slave que ce Duchemin[RP3]  a cru en son étoile (rouge) puis, s’est enfermé dans ces certitudes, fasciné par la puissance supposée de son armée, convaincu de la faiblesse des autres, et notamment du monde occidental. Poutine est devenu le produit de son propre mensonge. 

 

Et cela s’explique culturellement. Les Russes sont passés en quelques générations d’un système totalitaire à un autre, du tsarisme au système socialiste soviétique.

 

En URSS, la population, après s’être courbée sous le knout des tsars, a subi les goulags de Staline, on estime à 20 millions de morts le bilan du régime communiste. La police politique fait partie du système russe, la Tcheka, le Guépéou, le NKVD, le MGB, le KGB et aujourd’hui le FSB, utilisent les mêmes méthodes.  Le peuple russe subit les dictateurs, et parfois  finit par les aimer.

 

Alors, comment la démocratie en Russie aurait-elle pu s’imposer aussi facilement ?  Puisque la démocratie n’est pas dans la culture russe et que les oligarques[RP4]  ont remplacé les apparatchiks[RP5] . 

 

Avant de dénoncer toute démocrature[RP6] , il aurait été plus utile de l’aider que de la contraindre. Le modèle démocratique occidental est le modèle le plus rare dans notre monde, il serait temps de s’en apercevoir, et plutôt que de tenter de l’imposer chez les autres, il serait plus judicieux de le défendre chez nous.

 

Le 18 mars 2014, Poutine, dans son discours justifiant l’annexion de la Crimée par la Fédération de Russie, étale sa rancœur envers les dirigeants occidentaux. « Ils nous ont menti à plusieurs reprises, ils ont pris des décisions dans notre dos, ils nous ont mis devant le fait accompli, cela s’est traduit avec l’expansion de l’Organisation de l’Atlantique Nord vers l’est, ainsi qu’avec le déploiement d’infrastructures militaires à nos frontières »

 

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Pourtant, il fut un temps où la Russie rêvait d’Europe[RP7] [RP8] , M. Gorbatchev s’inscrivait ainsi dans les courants occidentalistes qui, dès Pierre le Grand (1682-1725), cherchent à arrimer la Russie à l’Europe. Il espérait voir son pays faire son retour au sein de la grande famille des nations européennes. À l’inverse des slavophiles qui prônent une voie spécifique. À la fin des années 1980, ce tropisme devait revêtir une portée plus générale : l’avènement d’un ordre international débarrassé de la logique des blocs. Il est impossible de comprendre le comportement actuel de la Russie sans revenir sur l’échec de ce rêve européen.

 

Les Russes voyaient leur avenir dans une Europe réconciliée et dotée de mécanismes de sécurité communs. En avançant jusqu’à leur porte, en Pologne et en Roumanie, en installant des radars et des systèmes anti-missiles, les Occidentaux avec l’OTAN ont pris le risque d’une réaction nationaliste.

 

En réalité, nous n’avons jamais souhaité réellement arrimer la Russie à l’Europe. L’Europe, telle que l’imaginait de Gaulle, de l'Atlantique à l'Oural, ne verra le jour que dans un horizon lointain, et les marins le savent bien, l’horizon est une ligne imaginaire qui recule au fur à mesure qu’on avance…

 

Pire encore, nous avons créé les conditions qui ont mené à l’agression de Poutine envers l’Ukraine et au-delà envers l’OTAN.  Mais que cela soit bien clair, ce n’est pas parce qu’objectivement je considère que nous avons une responsabilité que j’absous Poutine des siennes, bien au contraire.

 

Nous payons en quelque sorte nos inconséquences et notre soumission à une politique agressive de la part du monde anglo-saxon, qui n’est pas la nôtre. Mais pour mener une autre politique d’équilibre, il aurait fallu être fort, il aurait fallu sortir de notre zone de confort, or nous avons été faibles et parce que nous sommes faibles, nous sommes condamnés au suivisme.

 

En réalité, il est possible que Poutine soit tombé dans un piège tendu par les Etats-Unis, je précise, dans la mesure où il a déclaré lui-même que la ligne rouge en Ukraine était son adhésion à l’OTAN, il a été contraint de la franchir.

 

Il avait bien d’autres arguments pour semer le trouble et affaiblir l’Europe et l’OTAN, mais il n’a pas su utiliser les armes du gaz et du pétrole. En l’occurrence, cette arme ne pouvait être efficace que contre l’Europe, contre l’Allemagne en particulier.  Les Etats-Unis ne voulaient pas d’une Europe arrimée à la Russie et dépendante d’elle et ils ont tout fait pour que Stream 2 ne puisse fonctionner.

 

Dès le 11 juillet 2018, Trump avait prévenu : « L’Allemagne est complètement contrôlée par la Russie (…), elle est prisonnière de la Russie. »  « Elle paie des milliards de dollars à la Russie pour ses approvisionnements en énergie, et nous devons payer pour la protéger contre la Russie. Comment expliquer cela ? Ce n’est pas juste », avait plaidé le président américain à l’ouverture du sommet de l’OTAN. On ne peut être plus clair.

 

Cette crise en Ukraine est bien plus plus complexe qu’il n’y parait.

 

Le 6 février 2022, le colonel général Ivashov Leonid Grigoruevich[RP9]  avait lancé un appel au président et aux citoyens de la Fédération de Russie.  

« Aujourd'hui, l'humanité vit dans l'attente de la guerre. Et la guerre est la perte inévitable de vies, la destruction, la souffrance de grandes masses de personnes, la destruction du mode de vie habituel, la violation des systèmes vitaux des Etats et des peuples. Une grande guerre est une énorme tragédie, une crise grave. II se trouve que la Russie s'est retrouvée au centre de cette catastrophe imminente. Et c'est peut-être la première fois dans son histoire.

Auparavant, la Russie (URSS) menait des guerres forcées [RP10] et, en règle générale, lorsqu'il n'y avait pas d'autre issue, lorsque les intérêts vitaux de l'Etat et de la société étaient menacés. Et qu'est-ce qui menace l'existence de la Russie aujourd'hui, existe-t-il de telles menaces ?  On peut affirmer qu'il y a bien une menace - le pays est sur le point d'achever son histoire. Tous les domaines vitaux, y compris la démographie, se dégradent régulièrement et le taux d’extinction de la population bat des records mondiaux. La dégradation est de nature systémique et dans tout système complexe, la destruction de l’un des éléments peut conduire à l’effondrement de l’ensemble du système »

Opposant à Vladimir Poutine, auquel il reproche de continuer à s'appuyer sur des politiciens selon lui « corrompus par les États-Unis », il est le porte-parole d'une ligne d'indépendance nationale intransigeante. Depuis, il a disparu des radars, comme tous les opposants plus ou moins radicaux. La ligne du Kremlin est désormais claire, la Russie ne reculera plus devant la menace que représente les Etats- Unis et l’OTAN.

Ainsi, le 24 février, Poutine lançait son opération spéciale contre l’Ukraine, en la justifiant par la menace que celle-ci représentait par sa volonté d’adhérer à l’OTAN et son intention supposée de mener une offensive au Donbass.

 

Selon lui, c’était maintenant ou jamais, car l’Europe dépendante de la Russie ne pouvait que se diviser, et les Etats-Unis, tournés vers la Chine, ne réagiraient que mollement, tout était une question de vitesse et de fait accompli, tout reposait sur un effondrement rapide de l’Armée ukrainienne. Kiev devait tomber en moins d’une semaine.

 

 

Trois mois plus tard, rien ne s’est passé comme prévu, l’Armée russe s’enlise et l’Otan rassure plus que jamais. L’Europe soutien l’Ukraine car elle n’a pas le choix, et les Etats-Unis, profitant de la faiblesse de Poutine et de son isolement supposé, aident l’Ukraine à coup de milliards de dollars.  L’objectif affirmé est celui d’affaiblir la Russie afin qu’elle ne puisse plus jamais reconduire de tels actes.  

 

La position de la France et de l’Europe, Pologne exclue, est sensiblement différente ; le président Macron semble être sur une ligne plus modérée : « Ne jamais céder à la tentation ni de l’humiliation ni de l’esprit de revanche » « quand la paix reviendra sur le sol européen, nous devrons en construire les nouveaux équilibres de sécurité »

 

 

Cette différence d’approche risque de se creuser et peut profiter à Poutine, c’est pourquoi le 9 mai, il a été relativement modéré. Est-ce un signe d’un début de lucidité ?  A-t-il compris que cette aventure ne pouvait se conclure que par une victoire à la Pyrrhus ?

 

L’Otan représente une force considérable, bien supérieure à ce que peut aligner la Russie, c’est pourquoi le sort de la Russie est scellé, elle ne gagnera pas cette guerre, ni les suivantes.

Un jour, il faut le souhaiter, la paix reviendra, une Europe sans la Russie est-elle imaginable ? 

 

Dans l’attente, la situation semble nous échapper et l’emploi ou non du nucléaire tactique est un sujet de préoccupation et d’inquiétude dans un contexte où, subissant des revers, Poutine n’aurait plus que cette solution.

 

Cet aspect nucléaire du conflit doit être pris en compte, mais là encore les capacités de riposte de l’Otan [RP11] sont loin d’être négligeables. 

 

Cela va sans dire, mais encore mieux en le disant.

 

Roland Pietrini


 [RP1], il devient en mai 1974 vice-chancelier et ministre fédéral des Affaires étrangères des gouvernements d'Helmut Schmidt. Il est élu président fédéral du FDP en octobre suivant.

 [RP2]James Addison Baker est un avocat, diplomate et homme politique américain. Membre du Parti républicain, il est secrétaire du Trésor entre 1985 et 1988 dans l'administration du président Ronald Reagan puis secrétaire d'État entre 1989 à 1993 dans celle de son successeur George H. W. Bush.

 [RP3](Le nom « Poutine » vient du russe « pout' » (путь), qui signifie le « chemin » le suffixe « in » (ин) est la marque du génitif singulier des noms propres qui correspond aux prépositions françaises « de » et « du ». Son nom pourrait donc se traduire par « Duchemin ».

 

 [RP4]oligarque désigne les personnalités de premier plan du monde des affaires, en lien avec le pouvoir politique,

 [RP5]Membre de l'appareil du parti communiste russe privilégiés par le régime

 [RP6]Démocrature est un néologisme désignant une dictature se cachant sous les traits d'une démocratie.

 [RP9]Le général russe Leonid Ivachov, né le 31 août 1943 à Bichkek en République socialiste soviétique kirghize, est, depuis mai 2009, le président de l'Académie russe des problèmes géopolitiques.

 [RP10]Ce qu’il veut dire c’est que la Russie a mené des guerres essentiellement contre des invasions… référence à la grande guerre patriotique de 1942 à 1945

 [RP11]À  l’heure actuelle, on estime à environ 140 armes nucléaire tactique entreposées en Allemagne (BA Büchel), aux Pays-Bas (BA Volkel), en Belgique (BA Kleine Brogel), en Italie (BA Aviano et Ghedi Torre) et en Turquie (BA Incirlik).

 

 



15/05/2022
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