ATHENA-DEFENSE

ATHENA-DEFENSE

RENSEIGNEMENT EN RDA

La sentinelle

 

Si je partais sans me retourner, je me perdrais bientôt de vue

 

(Jean Tardieu) l'obscurité du jour..

   

 

                La nuit est minérale, les étoiles brillent dans un ciel de pleine lune, un ciel de Prusse du mois de janvier, le froid est vif, j'ai quitté la voiture qui se trouve à quelques mètres à peine, je devine sa silhouette de grosse berline avec ses phares rectangulaires, sa boule de remorquage à l'avant, la couleur kaki anti-reflet donne un effet massif et inquiétant, les rideaux bruns sont tirés sur les cotés. Elle repose comme un animal, prête à partir sur une alerte que je peux donner à chaque instant.

 

Le capitaine T. est au volant, il lutte contre le sommeil, il prendra dans deux heures ma relève. A l'arrière le sergent récupère, il devra être en forme pour demain. Malgré le froid, j'ai préféré sortir, j'ai envie de respirer la nuit. La nuit est une alliée fidèle, j'ai appris à l'apprivoiser. La neige en fine couche recouvre le sol en pause irrégulière, le souffle des trains a  formé quelques congères de poudreuse qui vole à chacun de leurs passages. J'aime cette solitude, j'écoute la nuit. Une dame blanche vole en rase motte et pousse un hululement  de surprise en me repérant. Plus loin, un animal inconnu lance un dernier cri d'agonie, victime de je ne sais quel monstre imaginaire. Mon esprit vagabonde, et pourtant je suis attentif à chacun des signes et des odeurs.

 

J'ai revêtu ma tenue grand froid, composée d'un pantalon chasuble et d'un blouson en plume d'oie de couleur vert tendre, ce qui de loin me fait ressembler à un bibendum. Sans sur-bottes, je commence à avoir les pieds engourdis. Dans ma poche mon petit magnétophone. Mes lunettes à intensification de lumière OB41 sont pendues autour de mon cou à l'intérieur de ma parka.

 

Je suis assis dans la neige, adossé à un petit bouleau, face à la voie ferrée qui est en contrebas de quelques mètres, peut-être cinq mètres à peine. Plus loin dans une légère brume je devine un passage à niveau sur la route de Missen. Il est 2 h 00 du matin, je suis à l'est de Calau, une bourgade qui a pour seul intérêt d'être à proximité d'une voie ferrée stratégique, celle qui relie la RDA à la Pologne, et au-delà, à L'URSS.

 

C'est par cette voie qu'une partie du matériel militaire soviétique neuf, pénètre en RDA. On peut y observer, des radars, des matériels associés électroniques, des blindés. La nuit, les convois en cet endroit passent entre 50 et 60 km/h, cela est suffisant pour identifier le matériel, même bâché. Je suis devenu, à force de travail, un observateur pointu. Je sais les silhouettes. Une simple forme sombre et fugitive, éclairée partiellement ou scintillante au travers des jumelles de nuit, suffit pour qu'instantanément jaillisse de mon cerveau un mot, un nom sous son code OTAN, correspondant à un matériel spécifique. Nous sommes peut être en ces années 1980, à peine une dizaine à posséder cette capacité.

 

                    Et pourtant, chacun d'entre nous possède cette immense honnêteté intellectuelle de reconnaître ses rares erreurs, ses limites et ses doutes. C'est pour cette raison que nos notes de renseignement sont considérées par les exploitants comme du renseignement fiable, du A/1 ou du A/2 ( la lettre caractérise la qualité de la source, le chiffre la fiabilité du renseignement A source certaine sur 1 : renseignement certain. 2 : à confirmer etc…). C'est à ce prix que la connaissance de l'adversaire progresse sans cesse.

                    Comme les « oreilles » qui identifient dans les sous-marins les navires au bruit de leurs seules hélices, la plupart des observateurs des missions sont capables, d'identifier les matériels. Tous les matériels bâchés ou non, par leur seul contour.

                    Les formes camouflées par des planches, (il n'est pas rare d'observer des automoteurs d'artillerie en caisse dont seul le dessus dépasse), sont aussi identifiées par l'importance de leur volume et par certains détails que seuls les initiés connaissent. On sent les formes, les ombres, mais aussi en une fraction de seconde la configuration du matériel, son état, sa place dans un ensemble plus complexe d'associés. Ce qui  peut donner des indications précieuses sur la destination de l'unité. Départ en campagne de tir ou manœuvre, matériels regroupés pour une mise en réparation. Import ou export.

Ainsi, un bon observateur se distingue que par la quantité des informations qu'il a mémorisé, et sa capacité a restitué instantanément son savoir. Le domaine est particulièrement vaste, on estime à environ un millier le matériel de base à retenir. L'expérience et le travail dans ce domaine sont essentiels, autant que la motivation. Et je suis particulièrement motivé.

                    Demain nous continuerons notre travail, par la reconnaissance d'une unité aéroportée soviétique à Cottbus, en limite de Zone d'Interdiction Permanente (ZIP) à 30 kilomètres à peine à vol d'oiseau de la frontière polonaise. Puis nous irons du coté de Bautzen pour rentrer en fin de journée par Dresde. Je reconnais au capitaine T., dont la carrière est très attachée au 13° RDP(1) un grand professionnalisme, même si sur le terrain nous avons parfois des perceptions différentes, mais c'est plus une affaire de style que de fond.

                    L'avant veille, en salle d'opération, la préparation a été minutieuse, étude des dossiers d'objectifs, mémorisation des points d'observations, et des chemins d'accès, nous avons relu les extraits des différentes sorties précédentes, les incidents. Nous sommes partis avec le minimum de moyens, une carte au 1/25000  de la région, les plans directeurs ont été mémorisés.

                    Lors des missions dans la profondeur de la RDA, chacun connaît parfaitement son rôle au sein de l'équipage, mais nous sommes instantanément interchangeables. L'observateur est déchargé de la navigation générale et d'une partie de la sécurité, mais reprends la main aux abords des objectifs lorsque l'observation devient alors prioritaire. Le décompte est effectué par l'observateur, en place avant droite, et prend les photos techniques et le chef d'équipage en place arrière assume la responsabilité générale de la mission,  gère les suiveurs  du MFS (2) en écoutant leurs communications sur le scanner et choisis éventuellement, des itinéraires de contournements. Il prend aussi les photos à la volée et se tient prêt à effectuer une exfiltration rapide si nécessaire, par des itinéraires qui ne mènent pas à une impasse, ou en zone encore plus dangereuse.  Le conducteur quand à lui ne prend aucune initiative, c'est l'observateur à ses coté qui lui donne des directives, et celles-ci ne souffrent d'aucunes contestations. Les sergents sont drillés pour cela. Et le conducteur ira droit au fossé si l'observateur le lui dit.

En équipage à deux en local, dans la zone proche de Berlin, le sous-officier est à la fois chef d'équipage et observateur, et parfois conducteur et observateur lorsque le sergent est jugé trop tendre. Remonter un convoi ainsi dans ces conditions relève parfois de la haute voltige, et démontre si nécessaire le haut professionnalisme des sous-officiers de la Mission française. (dans les autres missions les sous-officiers ne sont jamais chef d'équipage, et ce particularisme étonne, d'autant plus que les sous-officiers de l'armée de terre  sont aussi rédacteurs de leur propres notes de renseignements )

                    Ainsi, on reconnaît un équipage efficace au respect de chacun pour son rôle. J'ai toujours souhaité une économie de paroles. A la MMFL, on dit « équipage » et non pas « équipe », et la sémantique a son importance . La fonction comme à bord d'un avion prime toujours le grade.

 

                    Dans un tel microcosme, chacun  se connaît parfaitement, on sait à peu près tout sur les réactions, des uns et des autres, et ses travers.  Je dois probablement  en agacer certains par mon côté parfois un peu trop intellectuel et « basane »  (terme un peu péjoratif pour les autres armes pour désigner le cavalier, un peu précieux, sophistiqué, qui privilégie le panache à l'efficacité…) tout autant que certains me perturbent. Mais nous faisons tous des efforts pour nous respecter, et dans les moments difficiles, c'est la solidarité qui s'exprime.

Courage, abnégation, partage, des mots ringards pour ceux qui ne connaissent que le confort de leurs acquis, et l'assurance de leur avenir. Ici ce ne sont pas des mots, ce sont des réalités. Chacun, derrière un sourire, une grimace, ou un coup de gueule exprimera à un moment donné son stress. Car la peur parfois lorsque que l'on a le temps d'avoir peur peut apparaître. Il ne peut y avoir de courage sans  effroi. Il faut  du cran pour remonter des convois soviétiques de plus de 300 véhicules, frôler des camions énormes dont une seule roue peut écraser et plier une voiture comme un simple carton. Du courage, il en faut pour tenir sur une position de nuit, alors que les chars embarquent à 50 mètres tout lumières éteintes à l'infrarouge, il en faut pour tenir en bout de piste et photographier les avions qui passent à 20 mètres sol et écouter en même temps la tour de contrôle, en se sachant en plein zone d'insécurité. Pour toutes ces raisons, chacun de nous apprend ici l'humilité, et par respect de l'autre sait rester modeste, puisqu'il sait que l'autre à certainement vécu ce qu'il vient de connaître.

                    Nos camarades de l'armée de l'Air font un métier un peu différent, et difficile. Certes, la nuit ils dorment, mais que de risques pris auprès des aérodromes soviétiques et Est allemand, et les sites radars  et sol-air. J'admets parfois difficilement le mépris de quelques rares terriens pour leur métier,       

                    La place de la MMFL au sein du système de renseignement de l'Armée est unique d'autant plus qu'il s'agit d'un organisme inter-armée (on le désignerait par le terme OVIA aujourd'hui) et n'a aucun équivalent dans l'histoire du renseignement militaire. Hiérarchiquement placé sous la responsabilité du 2° corps d'armée des Forces françaises en Allemagne (2°CA CFFA), et du 2°Bureau de la Forces aériennes tactique (FATAC.B2), nos correspondants peuvent être multiples, d'autant plus multiples que la DRM (direction des renseignements militaires) n'est pas encore née, et que le renseignement militaire se perd dans un certains nombre d'organismes sans liens réels entre eux. Pour ne citer que certains: l'EMAT-BRRI-Le CERM-le SGDN-les FAS- la DGSE-les écoutes techniques 44°RT etc.. (1)

 

La recherche du renseignement

 

                    Le 7 octobre 1979, trentième anniversaire de la création de la RDA, Brejnev annonce le retrait de DDR (République Démocratique Allemande) de 1000 chars et de 20000 hommes, la presse Est-allemande commence à diffuser des informations sur « l'initiative de paix » pris  par leurs grands amis soviétiques. Cette  initiative pourrait répondre plus à un besoin de rationalisation et de modernisation des forces soviétiques en RDA que d'une véritable volonté de détente. Les Missions sont alors sur la brèche 24h sur 24 pour recueillir les indices et mesurer l'impact réel d'une telle annonce.

                    Sur le terrain, des équipages de la MMFL observent des embarquements de chars, essentiellement des chars de type T 55 d'une génération dépassée, qui appartiennent à des régiments ou à des brigades d'armées. Ces chars franchissent la frontière vers la Pologne, où on perdra leur trace faute de coordination, d'organisation et de souci du suivi du renseignement. Ce n'est qu'un épiphénomène qui sera confirmé à maintes occasions.

                    Alors que les Britanniques culturellement sont les maîtres dans l'art de « l'intelligence » et considèrent  qu'il est nécessaire de recruter si possible les meilleurs éléments, dans l'armée mais aussi plus en amont à l'université, le renseignement militaire en France se caractérise par un sous-effectif permanent en personnel, des perspectives de carrière non motivantes pour les officiers, et une quasi-absence de filière pour les sous-officiers qui sont affectés sans discernement à l'exception de quelques-uns qui ont su se faire oublier de leur gestionnaire et qui ne doivent leur carrière qu'au bon vouloir de la Direction des Personnels de l'Armée de Terre, (DPMAT). L'Armée de l'air, armée plus récente semble plus pragmatique, et sait garder ses meilleurs éléments, il n'est d'ailleurs pas rare que des sous-officiers continuent leur carrière dans la spécialité renseignement comme officier, ce qui est impensable dans l'armée de terre.

 

Ces manquements, ces pesanteurs, ces déficiences culturelles et intellectuelles ont pour conséquence de rendre inefficace la chaîne du renseignement qui débute par le recueil, passe par l'exploitation, et devrait se terminer par ses enseignements. Des lacunes importantes perdurent notamment dans le domaine de la coordination des différents services et dans le choix des hommes, mais  placer « the right man in the right place », est un axiome qui ne se traduit pas en français. La guerre du golfe mettra en évidence cette lacune à la française que chacun déplore, mais que personne au niveau le plus élevé n'ose améliorer laissant ainsi toujours au suivant la responsabilité  de solutionner le problème.

 

Alors que nous constatons le départ de ces chars, les équipages de la MMFL et des deux autres missions, BRIXMIS et USMLM, observent simultanément l'arrivée de chars modernes, notamment le T 64 qui équipe désormais une grande partie des divisions en complément du char T 62 de génération intermédiaire.

 

On assistera alors à un réel renforcement des forces soviétiques. Ainsi de nouveaux moyens électroniques et de radio télécommunication apparaissent. Très vite de nouveaux matériels sol-air sont déployés, (SA 8 Gecko-SA 13 Gopher etc..) et une arrivée simultanée de moyens de détections récents. Simultanément, les régiments d'hélicoptères de combat voient leur matériel et leur organisation se rationaliser, avec l'arrivée du dernier modèle d'hélicoptère de combat, le HIND. Les équipages de la section air qui suivent de très près l'évolution des forces aériennes et notamment de 16° armée aérienne tactique soviétique (16° AATS) constatent aussi une montée en puissance des forces de la troisième dimension  avec l'arrivée d'une nouvelle génération d'avion de combat.

 

 

Un territoire militarisé à l'extrème…

 

Le petit territoire de l'Allemagne de l'Est est partagé entre cinq armées soviétiques, toutes issues de la « grande guerre de libération »

 

Au nord la 2° armée blindée de la garde (2° ABG) avec un Etat-major à Fustenberge et 4 divisions, deux divisions de fusiliers motorisés la 94° à Schwerin, la 21° à Perleberg, deux divisions Blindés, la 16° à Neustrelitz, la 25° à Vogelsang. Les éléments de la 94° de Schwerin sont à moins de 30 km de la frontière de la RFA, Hambourg est à moins de 100 km, une journée à peine de marche. Sur le papier, en effectif et en matériel cette seule armée représente 3 fois en masse blindée, en capacité d'appui d'artillerie et en moyen nucléaire et chimique la capacité de l'armée française.

 

Au centre face à l'ouest la 3° armée de choc (3° AC) d'Hillersleben est une armée composée de 4 divisions, une division de fusiliers motorisée la 207° à Stendal, trois de blindées dont une se situe à Neuruppin, la 47° DB à 80 km au nord-ouest de Berlin, et deux autres à Dallgow et  à Krampnitz, la 12° et la 10° DB. Sans sortir de leur casernement leurs pièces d'artillerie peuvent tirer sur le centre de Berlin-Ouest, elles sont l'objet de surveillance serrée de la part des équipages du local.

Leur desserrement et leur mise en alerte sont l'un des éléments qui donneraient des indications sur un danger imminent sur Berlin-Ouest, et sur l'occident.

 

Au centre encore, mais en deuxième échelon, la 20° armée mécanisée de la garde (20° AMG) d'Eberswalde..

                    Cette armée regroupe 3 divisions mécanisées, la 6 ° division de fusiliers motorisés de la garde (6°DFMG) de Bernau,  bourgade située à peine à 35 km au nord de Berlin tout comme la 35° division de fusiliers mécanisés de la garde à Dallgow (35° DFMG) qui touche quasiment Berlin coté Ouest et dont la surveillance est aussi de la responsabilité du local. Ces divisions tout comme la 12°DB et la 10°DB sont survolées par nos avions à partir de Berlin.

                    Au sud la 1° Armée blindée de la garde de Dresde avec 5 divisions dont quatre blindées bordent à son extrémité sud-est, la frontière tchèque.

        Elle se compose de la 27° division de fusiliers motorisés de la garde (27° DFMG) à Halle, des 7°, 6° et 13° divisions blindées respectivement à Roslau, Wittenberg sur l'Elbe et Riesa.

                    Enfin au sud face à la RFA et à 350 km à vol d'oiseau de nos frontières de l'est de la France la 8° Armée de la garde dont l'Etat-Major est à Weimar, elle est composée de 4 divisions dont 3 de fusiliers motorisés, la 20° (20° DFMG) de Grimma, la 57° (57°DFMG) de Nauburg, la 39°(DFMG) d'Ohrdruf, et la 79° division blindée(79°DB) de Jena.

                    A Wünsdorf au sud-est de Berlin se trouve l'état major de l'ensemble du groupe des armées soviétiques en Allemagne de l'Est dans une vaste zone interdite.

                   

                    Les forces Est allemandes sont quant à elles, réparties en deux régions militaires, la 3° au Nord, et la 5° au sud, qui sont calquées sur une organisation d'armées proches de l'armée soviétique.

                    La 3° région est composée de trois divisions, la 1° DFM de Potsdam, la 9° DB d'Eggesin sur la baltique et la 8° DFM de Schwerin.

                    La 5° région possède de nombreuses unités rattachées, mais aussi trois divisions, deux divisons de fusiliers motorisés, la 4° DFM d'Erfurt, la 11° DFM de Halle, et une DB, la 7° DB de Dresde.

                    Cette organisation évolue, et je serais bientôt à l'origine  de la découverte de signes d'un profond remaniement chez les Soviétiques. Certaines unités déménageront, d'autres changeront d'appellations.       

                    Mais le dispositif restera entièrement tourné vers l'ouest. Au sein de l'Etat major soviétique, au plus haut niveau deux doctrines s'affrontent. Le maréchal Orgakov chef de l'Etat-major général soviétique, réputé fin stratège, chef de file des modernistes, admet que l'équilibre des forces nucléaires est tel en Europe, que l'on peut envisager une guerre limitée sans le recours à cette arme ultime. Pour cela, il faut des forces extrêmement mobiles, modernisées et intégrées dans un système offensif. Il s'agit donc de devenir encore plus performant, et « de porter des coups destructeurs à l'ennemi dans n'importe qu'elle condition »

                    Orgakov veut ainsi nuancer la doctrine de Sokolovski qui parle de guerre périphérique ou de guerre totale. Selon Orgakov, « une guerre mondiale peut commencer par être menée, pour un temps déterminé, par les seuls moyens classiques. »

                   

                    La guerre classique redevient donc possible en Europe, la guerre froide légèrement engourdie a muté en une guerre de plus en plus fraîche.

 

                    24 décembre 1979, alors que partout dans le monde occidental on fête Noël, ce n'est pas un hasard,  l'armée rouge lance une division aéroportée sur Kaboul. Précurseur d'éléments plus lourds. L'invasion de l'Afghanistan a commencé.

                    L'histoire complexe de ce pays de tout temps insoumis, continue par une débauche d'assassinats et de guerres tribales. Quelques temps auparavant en avril 1978, un coup d'état communiste avec l'aide des soviétiques renverse une république sans autorité sur les provinces, le prince Daoud est tué, Il est remplacé par Mohammad Taraki. Les moudjahidines renforcent leur opposition. En septembre 1979 Taraki est à son tour assassiné, Hafizullah  Amin le remplace, il est assassiné peu de temps après par sa propre garde composée de soldats soviétiques. Babrak Kamal prendra la suite. L'URSS considère que l'Afghanistan qui touche son territoire est une position stratégique de premier ordre, les Etats-Unis aussi et il n'est besoin de la doctrine de Sokolovski, pour que les affrontements Est-Ouest continuent ailleurs qu'en Europe. Trente années plus tard, l'Afghanistan est désormais un terrain de jeu entre le Nord et le Sud entre le monde musulman intégriste et le monde occidental, après avoir été celui des deux grandes super-puissances de L'Est et de l'Ouest.

 

                    Alors que je suis très loin à l'époque de réfléchir sur de telles perspectives, je sors de plus en plus en mission. En janvier, je suis à ma 29° mission à l'Est dont 18 « local » comme chef d'équipage ou conducteur et 11 en RDA en qualité d'observateur. 

                     

                    Cette guerre d'Afghanistan qui commence est un événement international majeur qui ne concerne pas directement le groupe de forces soviétiques en Allemagne (GFSA), la MMFL reste cependant vigilante, il semble que certaines unités, ou en tout cas certains unités spécialisées ont été concernées par le mouvement vers Kaboul, des unités aéroportées, de transmission, des unités logistiques et sanitaires. Notre reconnaissance de demain  sur la brigade aéroportée de Cottbus fait partie de l'une de nos orientations.

                   

                    En  1980 et 1981 on constatera l'arrivée sur certains aéroports de centaines de blessés, qui ne sont pas rapatriés en URRS, mais en RDA. On observe sur les voies ferrées des trains sanitaires, et l'hôpital des armées de Werder soigne tant bien que mal, les estropiés et les choqués.

 

                    Cette guerre se révèle comme étant un nouvel exemple de guerre asymétrique. Cette expérience a été vécue par l'armée française en Indochine, en Algérie, et par les américains maintenant en Irak. Ce conflit est riche d'enseignement, l'armée soviétique a fait mouvement avec ses divisions lourdes, dimensionnées pour un conflit majeur européen, et son approvisionnement demande une logistique disproportionnée, alors que sur le terrain, elle fait face à un ennemi parfaitement à l'aise dans ses montagnes, mobile et léger, qui tend des embuscades sur des convois de plus en plus menacés desservis par une géographie complexe faite de pentes abruptes, de défilés encaissés, de pistes défoncées, et l'hiver y est terriblement rude. Même si le soldat soviétique est rustique, son moral sera brisé par les conditions de survie exceptionnellement difficile. Très vite l'armée rouge se cantonnera dans ses camps et dans les villes et laissera le reste du territoire aux Moujhahidins.

                   

                    D'autant plus que la CIA arme la résistance afghane avec des armes portatives modernes, des Stingers capables d'abattre des hélicoptères et des avions en plein vol. Non, décidément jouer à la guerre avec des combattants qui ne suivent pas les mêmes règles que soi génère des frustrations mais surtout cause des ravages dans une armée de conscription, où la masse soldatesque est totalement coupée de la hiérarchie. On constate alors une recrudescence des refus de partir vers l'Afghanistan y compris en RDA où  on relève des signes fréquents de désertions.

                    Mais cette guerre qui semble à cette époque si éloignée de l'Europe, pourtant nous y sommes impliqués aujourd'hui, renforce chez les Soviétiques un sentiment de méfiance envers les occidentaux et notamment les membres des Missions, et les incidents sont de plus en plus fréquents.

                    J'ai déjà connu ma première arrestation, on dit dans notre jargon, le trou. Cette première s'était passé dans des circonstances particulières, en douceur, En toute innocence…

                     Le 6 septembre 1979, je suis à ma 9° sortie,  le chef de mission le Colonel Prautois décide d'user de son droit de libre circulation afin de visiter la foire de Leipzig. Cette Leipziger Messe (1) est l'objet de toutes les attentions du pouvoir Est-allemand, grande vitrine des produits socialistes et de « leur formidable avancée vers une société ou le profit est absent mais où l'accès au confort est égal pour tous »…. Le chef de mission décide de jouer le grand jeu, et de s'inviter en tenue à la Foire, je suis conducteur et l'adjudant Benedic est  observateur, la tenue retenue est celle de sortie ce qui n'est pas coutume, képi bleu pour les cavaliers, dont je suis, Benedic vient du 13° RDP. Képi noir des troupes de marine pour le chef de mission, et le matin, à une heure raisonnable afin de montrer la totale innocence de la sortie, l'équipage franchit le pont de Glienike dans une mercédès 280 S de couleur vert-clair rutilante, il est 8 h 00.

L'humeur est détendue et je repère derrière moi à petite vitesse une cohorte de suiveurs étonnés de suivre aussi facilement une voiture de la MMFL, au nord de Wittenberg ils abandonnent, probablement découragés, à moins qu'ils aient compris que l'intention était soit des plus pacifiques, soit des plus suspectes, mais leurs collègues de Leipzig seront avertis et pourront prendre le relais. Au nord de Bad Düben nous marquons une pause casse-croûte, et Ben.  décompte « innocemment » une cinquantaine de véhicules divers en circuit auto-école. Aux alentours de 13 H 00 nous quittons la route 273 pour emprunter l'autoroute de Leipzig, de magnifiques publicités aux couleurs passablement ternes préparent le touriste au « choc culturel  qui sera le sien à la vue des produits manufacturés qu'il ne manquera pas de découvrir »…La RDA se veut la vitrine du socialisme. A l'entrée de Leipzig un circuit fléché et en place afin de les mener sans encombre au parc d'exposition… L'équipage n'a pas le choix, il les suit…ce qui les emmène directement par la Prager strasse devant le 273, objectif sous pancarte d'une unité soviétique appartenant à la 1° ABG. L'avenue est encombrée, deux voies de tramway  la bordent sur le côté droit, soudain sortant de l'objectif à gauche, un Gaz 69 coupe la circulation et vient se placer devant la mercédès, le chef d'équipage donne l'ordre de s'arrêter, je stoppe calmement la voiture au travers du véhicule soviétique, il est 13h 35 le blocage est effectif, un Zil 157 atelier vient par l'arrière se coller à la mercédès et attache un câble de remorquage. Le véhicule est immobilisé, un tramway brinquebalant arrive et s'arrête à son tour…l'équipage est entouré par des sentinelles armées, il fait beau.

 

13h 45 le Colonel Prautois décide alors d'agir, en un tour de main il pousse la porte sur laquelle s'appuyait un malheureux soldat, qui tout à coup disparaît et sort imposant, képi sur la tête en disant tout haut dans un russe impeccable qu'il est le chef de la  mission militaire française de liaison, qu'il considère ce blocage comme une provocation intolérable, et que les plus hautes autorités soviétiques en seront informées. Pendant ce temps les voyageurs du tramway sont descendus et regardent ahuris la scène, certains émettent des réflexions défavorables à l'encontre des russes, d'autres paraissent choquées. Le GAZ 69 manœuvre pour dégager la circulation, dans d'autres circonstances il aurait été possible de tenter la fuite, mais en l'occurrence il n'en est pas question.

Trente minutes plus tard un Colonel bedonnant de la Kommandatura de Leipzig arrive, la foule est repoussée par les vopos, mais le tramway est toujours bloqué, la situation est de plus en plus embarrassante pour les Soviétiques qui n'avaient pas mesuré toute l'incongruité de la situation. Le Colonel Prautois toise de ses 1m 90 le petit bonhomme tout en lui assurant, en tout cas j'aime l'imaginer, une fin de carrière exemplaire dans les plaines de l'Oural ou de Sibérie. Le pauvre tente de balbutier que la voiture est derrière pancarte, ce qui donne au chef de mission l'occasion de rugir à nouveau. Il est 15 h 00 devant tant d'hostilité il exige d'être escorté jusqu'à la sortie de Leipzig…Ce qui fût fait…le chef de mission avait marqué un point…Nous étions ravis.

 

Les missions sont tenues de respecter les Zones d'Interdiction Permanentes (ZIP), elles sont indiquées sur les cartes en russe qui sont les cartes de référence. Ces zones interdites sont censées protégées les zones frontières, les grands camps, les ports et certaines installations, elles couvrent sensiblement un tiers du territoire de la RDA, elles protègent  aussi certains sites de franchissement et des endroits chauds temporairement activés en cours de manœuvre, notamment des portions d'autoroutes transformées en plate-forme pour l'aviation. Ce sont alors des ZIT. (Zones d'interdictions temporaires)

 

Les alliés en ont fait autant en RFA. Mais les Soviétiques à l'ouest sont peu surveillés et se laissent rarement prendre. Des Zones d'Interdiction Temporaires (ZIT) sont parfois signifiées et couvrent certaines parties du territoire de la RFA. Les alliés disposent ainsi de ces possibilités de réciprocité qu'ils utilisent parfois, les Français jamais.

 

Les pancartes enfin, rédigées en quatre langues, anglais, français, russe et allemand elles sont des milliers, qui entourent les objectifs Est-allemands et Soviétiques, sans souci de  réciprocité en RFA pour la MMSL (Mission Militaire de Soviétique de Liaison), en conséquence les Missions alliées ne les reconnaissent pas. Franchir les pancartes font que les équipages s'exposent, et les sentinelles tirent parfois au hasard, sans sommations…..

C'est en fait pour nous comme jouer à un jeu dans lequel les règles seraient différentes pour les deux équipes qui se font face.

Les  pancartes Spergebiet quant à elles  protègent les zones interdites et doivent être respectées par tous, on les franchit en connaissant les risques encourus.

 

            Ainsi la libre circulation n'est qu'un euphémisme. Circuler sur le territoire de la RDA demande une vigilance de chaque instant, indépendamment des risques encourus en action de renseignement, lors des décomptes de convois ou des observations statiques d'aérodromes militaires, de terrains de manœuvre, de phases de franchissement, de sites radars, de zones de bivouac, d'objectifs en ville ou en campagne, il existe un autre risque, celui de se faire suivre inconsciemment par la MFS (Ministerei Für Sicherei- ministère de la sécurité est-allemand), et de tomber dans une embuscade. Alors que les Soviétiques réagissent à chaud, dans l'action, sans réelle préparation, les Allemands de l'Est, à cause du statut particulier de la mission tenteront en créant des incidents dans lesquelles les missions seraient faussement fautives de se faire reconnaître, par les alliés, rendant ainsi caduque un accord fragile (Noiret-malinine) qui ne tient que par le bon vouloir des alliés et des soviétiques. Les Soviétiques trouvent avantage d'observer avec facilité, nos mouvements à l'ouest, sans trop de risque pour eux. Faut-il le rappeler les Soviétiques de la MMSL travaillent en RFA dans un pays démocratique, alors que nous, Français, Britanniques et Américains travaillons en pays de dictature socialo-communiste hautement policier.

 Accréditées auprès des forces soviétiques, nous dépendons uniquement d'elles et de leur bon vouloir. Pour les Missions, la RDA continue à ne pas exister, en conséquence, nous n'obéissons ni à leurs lois, ni à leurs injonctions. Leur volonté sera donc celle de créer les incidents les plus durs afin de nous contraindre à les reconnaître.  Entre eux et nous, il n'y a pas de guerre froide mais un conflit qui ne porte aucun nom et qui sera mortel.

 Et dans ce jeu, nous ne pourrons compter sur aucun appui, nous sommes les survivants de la seconde guerre mondiale ignorés par nos gouvernants, à peine connue de notre hiérarchie.

 

Drôle de guerre, pour un travail particulier. Et nous sommes des artistes de cirque, des acrobates sans filets, et le spectacle continuera quels que soient les risques, dans un huis clos discret savamment entretenu par une omerta consensuelle dont les membres eux-mêmes des Missions étaient parties prenantes.

 

            Octobre 1959 le lieutenant Moser est grièvement blessé à Zhedenick par le tir à tuer d'un soldat soviétique. ( le film sur les Missions de Postdam raconte cet épisode). Avril 1969 le conducteur du chef de bataillon Legendre tue accidentellement un Allemand en moto dans un accident grave sur l'autoroute entre Bautzen et Dresde, accident tragique mais néanmoins banal de la circulation. Il apparaît, mais comment le vérifier, que la victime est un capor



11/11/2009
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