ATHENA-DEFENSE

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Un entretien avec Nicolas Saada réalisateur du Film ESPIONS

Il faut avoir un certain culot, à moins que ce ne soit de l’inconscience, pour interviewer sur le cinéma, un réalisateur de films, de surcroit ancien journaliste aux Cahiers du cinéma (1988-2000), ayant rencontré les plus grands scénaristes de ce monde, Néanmoins, j'assume...

 

 

Son nom, Nicolas Saada (1),  vous dira quelque chose car, il est aussi, entre autre, le réalisateur du film Espions sorti en 2009, que j’ai trouvé parfaitement juste sur un ton nouveau, tant il est difficile de parler d'espionnage en France et le film est pour moi réussi.

 

 

Un critique en parlait de cette manière sur Inrocks:  "On reconnaît aussi dans Espion(s) le rapport de Saada à l’émotion, à la séduction, aux femmes, à ce qui le fait vibrer au cinéma et dans la vie. Ce mélange harmonieux entre un genre codifié et un intertexte ultrapersonnel fait tout le prix de ce film envoûtant fonctionnant sur un principe de basse tension à longue mèche". Je suis  assez d'accord,  j'y ai vu aussi toute la sensibilité de l'auteur, que j'ai appris à connaître.

 

 

Alors, si je lui ai proposé cet exercice difficile et s'il a accepté, c'est probablement   que comme dans un film ou dans un livre,  les rencontres qui sont souvent le fruit du hasard, ne sont pas forcément anodines, elles peuvent être aussi riches en termes d’échange et de découverte.  C'est totalement vrai, je le pense, en ce qui nous concerne, car elle était parfaitement improbable.  

 

  

Alors, je vous offre cet échange, en toute liberté, sur un thème que j’ai choisi et qu'il a accepté,  celui du cinéma et de la musique.  Bonne lecture.

 

Merci encore cher Nicolas.   

 

Roland Pietrini

 

 

Nicolas Saada.jpg
Nicolas Saada, à droite sur la photo, au 45ème festival du cinéma américain de Deauville le 14 septembre 2019

 

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-       Bonjour Nicolas, je n’ai pas votre culture cinématographique et je n’ai aucune expérience professionnelle dans le domaine du cinéma. En revanche, je suis un « bon » spectateur et je considère le cinéma, et de plus en plus, comme un art majeur. Il est le 7° et dernier art en raison d’un classement plus temporel que de valeur.  Or, le cinéma et la musique, classée 4°, sont totalement mêlés, est-ce à dire qu’un film ne serait que des images qui bougent sans la musique ?

 

 

N.S ….  Bonjour Roland et tout d’abord un grand merci. Je crois que musique et cinéma ont beaucoup en commun. Les réalisateurs qui travaillaient au temps du muet parlaient des films comme de la « musique silencieuse ». Aujourd’hui la musique sert le cinéma mais elle peut parfois être trop envahissante et écraser le travail du réalisateur. Je pense qu’un cinéaste doit s’intéresser à tous les aspects de son métier de metteur en scène : la musique en fait évidemment partie. Et beaucoup de grands films comme Le Troisième Homme sont indissociables de leur musique.

 

 


 

 

-       Entre « Espion lève-toi » d’Yves Boisset et la trilogie des Jason Bourne, dont « Mémoire dans la peau » de Doug Liman, il n’y a apparemment aucun point commun sinon le classement dans la catégorie film d’espionnage.

Dans le premier, l'ex-espion Sébastien Grenier est tiré de sa retraite par ses supérieurs, alors que les attentats à Zurich se multiplient. La compagne de Sébastien est proche des milieux de gauche et cela aura son importance... C’est le réveil d’un espion dormant, ancien du SDCE sur fond des années 70. Lino Ventura, Michel Piccoli et Bruno Cremer portent le film par leur seule présence.

Dans « Mémoire dans la peau », un homme amnésique est retrouvé dans la mer avec deux balles dans le dos. Il s’ensuit une chasse à l’homme dont le héros incarné par Matt Damon est doté de capacité hors norme. Il lutte pour retrouver sa liberté contre une CIA qui voit tout, qui sait tout, Big Brother tentaculaire s’affranchissant de toute règle, mais finalement la morale sera sauve, les méchants seront punis. Il me semble finalement que ce film spectaculaire, vieillira plus vite que le premier.  

Les deux sont classés comme des films d’espionnage, ils sont radicalement différents. Est-ce qu’il n’y a pas, au fond, un quiproquo sur le sujet ? Le genre espionnage n’est-il pas finalement un prétexte ? Est-ce que l’espionnage et les espions sont finalement de bons sujets de films et si oui, pourquoi ?

 

 

 

N.S….. Je pense comme vous Roland que le terme « espionnage » est un peu vague. Dans le cas de Jason Bourne, on est dans du cinéma d’action, mâtiné d’une intrigue complexe, qui a davantage trait au renseignement qu’à l’espionnage. Je crois que le terme d’espionnage se prête mieux aux films qui parlent de conflits (froids ou chauds) entre gouvernements, entreprises, états. Et là, ce n’est plus l’action qui prime, mais la psychologie, la réflexion. Meilleur exemple au cinéma: La Taupe ou Le Silencieux.

 

 


 

 

-       Dans Espions, je rappelle le Synopsis, Vincent (Guillaume Canet) est employé dans un grand aéroport français, avec Gérard, ils ont pris l'habitude de fouiller dans les bagages pour voler des objets de valeur. Un jour, en ouvrant une valise diplomatique syrienne, Gérard meurt dans l'explosion d'une bouteille de parfum. Peu après, Vincent remarque un homme qui récupère le bagage. Il est alors appréhendé par la DST, qui lui propose un marché : il évitera la prison s'il collabore et aide les services secrets français et anglais à mettre la main sur les hommes impliqués dans l'explosion. Vincent se retrouve contraint de séduire Claire, l'épouse française d'un homme d'affaires qui fréquente des personnes suspectes...

Dans ce film vous démystifiez l'espion, comme je le fais dans « Piège au Levant » c’est dire que j’y suis particulièrement sensible et vous y apportez un regard réaliste‚ un ton des 70’s qui combine drame intime sur fond de crise et lutte contre le terrorisme. Comment vous est venue l’idée de réaliser ce film ?

 

N.S….J’avais envie depuis longtemps de tourner un film « hitchcockien » mais en m’inspirant du contexte tendu de l’actualité internationale. J’ai préféré écrire une histoire originale plutôt qu’adapter un roman ou un film. J’avais envie d’un retour à un cinéma plus mesuré, moins exagéré que des films comme AGENTS SECRETS ou SECRET DEFENSE. Ma démarche ressemble plutôt à celle de Rochant pour LES PATRIOTES.

Avec un budget assez serré, je savais que je devais opter pour un style affirmé, évocateur, sans sensationalisme mais tendu comme un fil. Je voulais aussi débarrasser le film de détails technologiques qui auraient pu le vieillir. Je ne sais pas si il tient le coup.

 

 

-       Vous êtes-vous entouré d’experts ?

 

 N.S…….Oui J’ai rencontré quelqu’un de la DGSI (c’était en 2007, avant la fusion des services). J’ai aussi parlé à des auteurs de livres, lu énormément aussi. Pour l’aspect géopolitique, je me suis beaucoup documenté sur la Syrie, en allant un peu à contre courant des tendances de l’époque qui se concentraient sur le Pakistan. Enfin pour les filatures, j’ai suivi une journée de travail d’un détective privé, dont le patron est un ancien du renseignement. J’ai appris à son contact toutes les techniques de base de filature dans la rue.

 

 

-       « L’Affaire Farewell » de Christian Caron est sortie aussi en 2009, en Septembre, et le vôtre, « Espions » en janvier, Guillaume Canet joue dans les deux films. Est-ce dû au hasard ?  Comment choisissez-vous ceux qui incarnent les personnages ?  

 

N.S….Guillaume avait déjà accepté Farewell quand je lui ai fait lire Espion(s); mais il y avait quelque chose dans le scénario qui l’intéressait, notamment cette histoire d’amour impossible.

Guillaume a tous les atouts : il est très photogénique, intense, et surtout, il a une présence irrésistible. Il était le Vincent idéal.

 

- Vous avez interviewé Francis Ford Coppola en 2001 à l’occasion de la sortie de sa version restaurée d’Apocalypse Now de 1979. En 1974, il avait sorti Conversation secrète. Ce film met en perspective tous les progrès qui ont été faits depuis dans le domaine de l’espionnage électronique, peut-on imaginer aujourd’hui la réalisation d’un tel film à l’heure des cyberattaques ? Au passage, on peut noter que la composition de la musique est confiée à David Shire, le beau-frère à l'époque de Coppola qui exige du compositeur d'écrire une partition non pas pour un orchestre, comme Shire l'espérait, mais pour un seul instrument : le piano. On est loin de la chanson des Doors mêlée au bruit des pales des hélicoptères Iroquois d’Apocalypse Now. Je reviens sur l’importance de la musique, peut-on imaginer Apocalypse Now sans Wagner et sa "Chevauchée des Walkyries". ?

 

N.S…Certainement pas. Mais vous savez Roland, ce qui est extraordinaire dans cette séquence, c’est que Coppola ne joue pas au cinéaste démiurge. Ce n’est pas lui qui choisit Wagner, mais le personnage de fou interprété par Robert Duvall. En laissant à ce personnage la responsabilité du choix de la musique, Coppola opère un subtil glissement diégétique. C’est très fort.

 

 

 


 

 

- Avez-vous l’intention de revenir un jour au film d’action, espionnage ou autre ? sans dévoiler vos projets en cours, pouvez-vous nous donner quelques pistes ?

 

N.S…. Oui et plus rapidement que prévu. Mais je ne peux rien dire pour le moment.

 

R. PI - Merci cher Nicolas pour ces instants, que nous aurions pu prolonger. Merci et à bientôt.

 

 

Notes:

 

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Saada

 

Nicolas Saada est réalisateur et scénariste de films (Espions, Taj Mahal, Thanksgiving). Ancien collaborateur des Cahiers du Cinéma et de nombreuses autres publications, il a animé une émission sur la musique de film sur Radio Nova, Nova fait son cinéma, et travaillé avec Pierre Chevalier à Arte entre 1992 et 1998.

 

https://laboutique.carlottafilms.com/products/questions-de-cinema-par-nicolas-saada-livre-12-juin



16/01/2020
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