ATHENA-DEFENSE

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Un printemps Arabe sur les routes de la soie?

Avec l’aimable autorisation de la Revue de la Défense Nationale, dont je recommande la lecture, et de l’auteur le Colonel Daniel Pasquier, je mets en ligne cet intéressant article paru dans le numéro de février sur un sujet rarement traité, celui  de la position des chefs d’État centrasiatiques  qui ont promptement réagi en ciblant les réseaux sociaux et leur support, tant ils craignent de subir le même sort  que leurs homologues d’Afrique du Nord. Le «Printemps arabe » fait peur.  Leur inquiétude est-elle fondée ?  Leurs régimes autocratiques, qui génèrent autant de  pauvreté de corruption et de  répression, causeront-ils les mêmes effets ? Les conditions semblent pour l’instant insuffisantes, et en tous cas, de mon point de vue les différences  culturelles fruit de leur histoire sont différentes de celles des populations de Tunisie, d’Egypte et de Libye.. Je recommande  aussi la lecture de l’éditorial de Jean Dufourcq, rédacteur en chef de la Revue..

 

 

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UN  PRINTEMPS ARABE SUR LES ROUTES DE LA SOIE ?

 

Témoins du printemps arabe et soucieux de ne pas subir le sort de leurs homologues tunisien, égyptien et libyen, les chefs d’Etat  centrasiatiques ont promptement réagi, ciblant en particulier INTERNET et les réseaux sociaux. Leur inquiétude non dissimulée est-elle fondée ? Certes, ils connaissent mieux que quiconque les turpitudes de leurs régimes autocratiques, sinon dictatoriaux : la répression, la corruption, la pauvreté, qui furent autant de ferments du printemps arabe. Néanmoins, l’Asie centrale n’est ni le Maghreb ni le Proche-Orient et les conditions ne semblent pas jusqu’à présent réunies pour que les mêmes maux provoquent les mêmes effets.

 

1.      DES CHEFS  D’ETAT SUR LE QUI-VIVE

A l’instar du corps humain qui active ses défenses immunitaires sitôt qu’il perçoit l’agression d’un agent pathogène,  les chefs d’Etats d’Asie centrale resserrent systématiquement l’étau sécuritaire quand une révolution, proche ou lointaine, provoque la chute d’un régime politique identique à ceux qu’ils ont imposés dans leurs pays depuis la disparition de l’Union soviétique.

Ce fut le cas au milieu des années 2000, quand les révolutions de couleur en Géorgie (2003) et Kirghizie (2005), ont contraint les présidents CHEVARNADZE et AKAEV à la démission,  ou bien quand en Ukraine (2004) la révolution orange a provoqué l’annulation du scrutin présidentiel pour fraude et imposé, par décision de la Cour suprême, l’organisation d’un troisième tour, remporté par Victor IOUTCHENKO.

Redoutant l’effet domino de ces révoltes populaires et ayant été informés par Edouard CHEVARNADZE du rôle clé joué par certaines organisations non gouvernementales (ONG), les présidents centrasiatiques ont immédiatement et vigoureusement réagi pour contrer la fatale influence de ces dernières.

Dès janvier 2004, le président ouzbek KARIMOV exigea des ONG un réenregistrement  auprès du ministère de l’intérieur et créa un comité spécial pour le contrôle des fonds internationaux de ces organisations : quelques semaines plus tard, la Fondation « SOROS » et « FREEDOM HOUSE » quittaient Tachkent. Et les effets de cette politique sont durables puisqu’ en cette année 2011,  « HUMAN RIGHTS WATCH » a subi le même sort. Au Tadjikistan, le président RAKHMON, outre des mesures identiques, imposa aux missions diplomatiques accréditées à DOUCHANBE, d’informer le ministère des affaires étrangères tadjik de leurs contacts avec les ONG. Plus soucieux de son image sur le plan international, le président kazakh NAZARBAEV patienta jusqu’à la fin de la révolution des tulipes chez son turbulent voisin kirghize avant de placer, lui aussi, les ONG sous tutelle.

En 2011, le printemps arabe a déclenché  pareil réflexe d’auto-défense en Asie centrale et c’est  NURSULTAN NAZARBAEV qui a organisé la riposte, avec en ligne de mire non plus les ONG mais INTERNET.

Certes, les régimes autoritaires du Turkestan n’avaient pas attendu les révolutions tunisienne, égyptienne ou libyenne pour censurer les réseaux sociaux.

 Depuis plusieurs années, le Turkménistan et l’Ouzbékistan figurent parmi la douzaine de pays classés « Ennemis d’INTERNET » par « Reporters sans frontières ». Dès 2007 et 2009, le Tadjikistan et le Kazakhstan ont imposé à INTERNET les mêmes restrictions qu’à l’ensemble de la presse écrite et audiovisuelle. Mais à l’aune des évènements survenus en 2011, le président NAZARBAEV, ayant vraisemblablement   jugé opportun de prévenir plutôt que guérir, a décidé de durcir le contrôle sur le cyberespace.

Ainsi, le  15 juin, accueillant dans sa capitale futuriste d’Astana le sommet jubilé marquant le dixième anniversaire de l’Organisation pour la coopération de Shanghai (OCS), le président kazakh, qui venait de mettre de l’ordre dans sa maison en censurant une vingtaine de sites dont celui du « Live journal », définissait cinq maux majeurs : le terrorisme, le séparatisme, l’extrémisme, le narcotrafic et…INTERNET. S’appuyant sur les préoccupations déjà exprimées par ses homologues chinois et russe, il plaidait pour introduire dans le droit international les nouveaux concepts de « frontière électronique » et « souveraineté électronique » et la mise sur pied d’une cyber police.

Deux mois plus tard, le 12 août, toujours à Astana, lors du sommet de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC),  NAZARBAEV enfonçait le clou : « l’absence de régulation de l’espace cybernétique menace la stabilité et la sécurité régionales ;  une stratégie préventive commune doit permettre d’élever une muraille infranchissable contre l’expansion des révolutions ».

 Il semble qu’il ait réussi à convaincre ses partenaires de l’OCS et de l’OTSC. En effet, le 15 septembre, lors de la 66e assemblée générale de l’Organisation des nations Unies (AGNU), la Chine, la Russie, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan proposaient l’introduction d’un « code de conduite » international pour réguler INTERNET, « afin de faire obstacle à la diffusion d’informations incitant au terrorisme, à l’extrémisme et au séparatisme et sapant la stabilité politique et socio-économique des Etats ».

Depuis leur accession à l’indépendance en 1991, les présidents des cinq « STAN » n’ont cessé de se quereller et se sont avérés incapables d’établir des relations de bon voisinage comme en attestent les fréquents incidents aux frontières ou l’impossible gestion des ressources en eau. Ironiquement, l’apparition d’une menace susceptible de remettre en cause leur pouvoir semble avoir généré une convergence de vues et une cohésion rarement observées parmi ces autocrates, incontestablement sur le qui-vive depuis le renversement des présidents BEN ALI, MOUBARAK et la mort violente du colonel KHADAFI.

 Leurs craintes sont-elles fondées ? Le printemps arabe est-il exportable en Asie centrale ? En première analyse, la réponse serait plutôt positive.

2.      AUTOCRATIE, CORRUPTION ET PAUVRETE, LES FERMENTS DE LA REVOLUTION

En effet, l’annexion du pouvoir politique et, en corollaire,  la  confiscation des  libertés fondamentales,  la mise en coupe réglée des ressources de l’Etat au profit d’un clan et au détriment des  populations, en un mot  les causes majeures  des révolutions arabes, sont autant de réalités solidement ancrées en Asie centrale post-soviétique.

21. L’annexion du pouvoir est un fait indéniable. MM BEN ALI, MOUBARAK et le colonel KHADAFI ont été les artisans et promoteurs du « pouvoir durable », totalisant à eux trois 102 ans de règne ininterrompus. MM KARIMOV, NAZARBAEV ET RAKHMON, présidents inoxydables depuis la disparition de l’URSS, sont leurs dignes héritiers. Seule une mort soudaine en 2006 a privé leur collègue turkmène, SAPARMUKHAT  NYAZOV, d’un semblable destin.

Tous sans exception ont  eu et ont encore aujourd’hui recours aux mêmes méthodes pour conserver coûte que coûte les rênes du pouvoir : répression ou élimination de l’opposition politique[1] contrainte à l’exil, modification des constitutions afin de permettre un nombre illimité de mandats, fraudes électorales massives régulièrement dénoncées par l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) lors des scrutins successifs.  Comme le rappelle cyniquement  RAKHAT ALIEV[2], ex-gendre du président NAZARBAEV, dans son livre « Le beau- père », «  ce qui compte, chez nous à Astana, n’est pas le vote des électeurs mais le comptage des bulletins ». Omnipotents depuis vingt ans à la tête de leurs républiques respectives, ces présidents ont par leur attitude confirmé « cette expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser[3] ». Et leur premier abus fut la confiscation des libertés fondamentales.

 

22. La confiscation des libertés

Les constitutions des « cinq Stan » garantissent aux citoyens les droits fondamentaux comme la liberté d’expression, de mouvement, d’association, de religion. Elles les protègent de toute forme de torture et de traitement humiliant et violent. La réalité quotidienne est bien différente et les constitutions restent en grande partie lettre morte.

Exception faite du Kirghizstan, qualifié de  « partly free » par l’ONG américaine « FREEDOM HOUSE » en 2011, les quatre autres républiques ont été jugées « not free ». Parallèlement, dans le bilan 2010 sur la liberté de presse de l’association « Reporters sans frontières », qui inclut 178 nations, ces mêmes républiques ont été classées 105e (Tadjikistan), 159e (Kirghizstan), 162e (Kazakhstan) 163e (Ouzbékistan) et 176e (Turkménistan). Même des libertés plus faiblement  médiatisées et à l’aspect politique moins marqué sont régulièrement bafouées. Ainsi, par ses  articles 28 et 37, la constitution ouzbèke garantit-elle la liberté de mouvement et le droit au travail : pourtant, si un ouvrier de Samarkand ou Termez veut aller vivre et travailler dans la capitale Tachkent, il ne pourra le faire qu’après avoir sollicité et reçu de l’administration un enregistrement officiel dans sa nouvelle ville de résidence ou « PROPISKA ». Ce système, qui date de l’Union Soviétique et qui a été aboli en Ukraine en 2001, a été fréquemment critiqué par l’organisation « HUMAN RIGHTS WATCH ».

Le second abus est la mise en coupe réglée des richesses de l’Etat au profit d’une famille, d’un clan, tentation d’autant plus forte quand le pays dispose de ressources en matières premières stratégiques, comme les hydrocarbures, l’or ou l’uranium.

23. La kleptocratie en action

En Asie centrale, les relations claniques sont au cœur de la vie politique. Chaque président possède son clan tissé soit au sein de sa famille, soit dans sa région natale voire les deux simultanément comme le kirghize BAKIEV : renversé en 2010, ce dernier gouvernait avec ses frères, son fils et ses partisans à JALAL-ABAD. ISLOM KARIMOV, en Ouzbékistan, s’est longtemps appuyé  sur son clan de SAMARCAND/DJIZZAK dont est issu SHAVKAT MIRZIYOYEV, son premier ministre depuis 2003. Son homologue tadjik, RAKHMON est soutenu par le clan de KULYAB. Les mois à venir permettront de dire si ALMAZBEK ATAMBAEV, récemment élu président de la république kirghize, échappera à cette règle.

Après quelques années de règne et une mainmise totale sur les rouages politiques de l’Etat, ces autocrates ont pu en toute impunité mettre en coupe réglée les richesses de leurs pays.

 Le président kazakh a nommé son gendre, TIMUR KULIBAEV[4] (son possible dauphin), à la tête du holding SAMRUK KAZYNA  qui contrôle les secteurs du gaz, du pétrole (KAZMUNAÏGAZ) et de l’uranium (KAZATOMPROM).  KULIBAEV et sa femme DINARA sont également les principaux actionnaires de la banque populaire « HALYK ». En Ouzbékistan, les filles du président sont  ambassadrices,  GULNARA l’ainée à Madrid, LOLA la cadette auprès de l’UNESCO. Bien que résidant à l’étranger, elles continuent d’exercer leurs talents de femmes d’affaires en Ouzbékistan, la première dans les secteurs de l’or, du coton, du gaz naturel et des téléphones portable (compagnie UZDUNROBITA) et de la mode, la seconde dans les domaines des discothèques, des marchés couverts et des supermarchés. Au Tadjikistan, le beau-frère du président RAKHMON est  directeur de la principale banque (ORIENTBANK) mais également de la « Tadjik Aluminium Company ».

De telles pratiques  ont été fustigées par le département d’Etat américain  qui, dans son rapport annuel 2010 sur les droits de l’homme dans le monde[5],  faisait référence à « la corruption à grande échelle » (pervasive) qui sévit au Kazakhstan, Tadjikistan et Kirghizstan.

 

Simultanément, les populations continuent de vivre, pour la plupart, dans des conditions médiocres.

24. Des populations souvent oubliées

40% des populations d’Asie centrale vivent sous le seuil de pauvreté. Les conditions de vie sont particulièrement rudes dans les campagnes qui abritent 60% des habitants de cette région. Le Kirghizstan et le Tadjikistan figurent parmi les  nations les plus déshéritées de la planète. Dans le bilan mondial 2010 du Fond Monétaire International (FMI), établi à partir du PIB par habitant (en parité de pouvoir d’achat) de 180 Etats, ils figurent aux 149e et 153e rangs, précédés de peu par l’Ouzbékistan (132e). Le Turkménistan est 100e et seul le Kazakhstan figure à une honorable 64e place. Néanmoins pour ce dernier, le tableau est trompeur.

Plusieurs observateurs nationaux se sont récemment inquiétés de l’état de délabrement de la campagne et des « aouls[6] » kazakhs, faisant parfois référence à « une fracture de civilisation entre la ville et les villages[7]». Ce constat est partagé par « l’INTERNATIONAL CRISIS GROUP » qui dans une récente publication, a souligné les profondes inégalités sociales au Kazakhstan entre les zones urbaines et rurales. Selon lui, ce déséquilibre est flagrant dans trois domaines essentiels que sont l’éducation, la santé (En Eurasie, le Kazakhstan est le second Etat le plus vulnérable sur le plan sanitaire, précédé dans ce triste classement par le seul Turkménistan[8] ) et le réseau routier si défectueux que le ravitaillement des villages en période hivernale pose d’insolubles problèmes.

Selon le principe bien connu « les mêmes maux provoquent les mêmes effets », est-il pertinent d’en déduire que l’Asie centrale va connaitre elle aussi un printemps arabe ? Cela reste peu probable car des obstacles de taille demeurent.

 

3.      L’IMPROBABLE PRINTEMPS ARABE SUR LES ROUTES DE LA SOIE

31. Une population peu nombreuse disséminée sur de vastes territoires

L’Asie centrale ne dispose pas des ressources humaines des pays arabes : 66 millions d’habitants au total, soit moins que la seule Egypte dont la capitale, Le Caire, abrite une population égale à celles du Tadjikistan, Kirghizstan et Turkménistan réunis. En outre, ces populations, rurales à 60%, sont éparpillées sur d’immenses territoires (cinq habitants au km2 au Kazakhstan) et souvent isolées les unes des autres d’une part par un relief accidenté et d’autre part par la faiblesse du réseau de communication. Dans l’optique d’un soulèvement populaire, la démographie et la géographie constituent donc des obstacles organisationnels non négligeables et la vallée de Ferghana en est une illustration pertinente.

Densément peuplée (455 habitants au km2) et quasiment la seule région à disposer de centres urbains rapprochés comme Andijan, Namangan, Marguilan, regroupant 20% de la population centrasiatique, la Vallée de Ferghana fut, en mai 2005, le théâtre d’un soulèvement populaire à Andijan. Le contrôle de la zone et la reprise en main de la situation par les unités du ministère de l’intérieur et du service national de sécurité (SNB)  furent  rapides car cette vallée, enclavée par les montagnes,  n’est reliée au reste du territoire ouzbek que  par un seul axe routier stratégique, franchissant le col de KAMCHIK à 2300 mètres d’altitude. En cet endroit,  les militaires tiennent un poste de filtrage permanent et sont en mesure d’interdire  toute entrée et sortie. Isolés et encerclés par les forces de l’ordre en partie aérotransportées, les manifestants furent  matés dans un bain de sang en 24 heures.

 Mais c’est avant tout au niveau des réseaux sociaux et de la société civile que le bât blesse le plus.

 

32. Faiblesse des réseaux sociaux dans une société civile balbutiante

Les révolutions arabes de Tunisie et d’Egypte ont été avant tout l’expression du désir de liberté des peuples concernés. Les esprits et les cœurs étaient prêts à passer à l’action. Néanmoins, cela n’aurait peut-être pas suffit si  ces révolutions n’avaient  initialement bénéficié de deux atouts majeurs.

 Le premier réside dans les réseaux sociaux sur INTERNET qui se sont avérés un véritable dispositif de mise de feu. FACEBOOK, TWITTER, les blogs ont permis la communication entre les personnes et parfois la coordination des actions sur le terrain. Le second est l’existence d’une société civile déjà bien structurée. Ainsi, en Tunisie, les sections locales de l’union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), rompues aux actions militantes, ont su encadrer les jeunes étudiants, novices en la matière. L’association des avocats ainsi que  le comité tunisien de défense des droits de l’homme ont été en première ligne des revendications. En Asie centrale, le tableau est plus sombre.

L’INTERNET est inexistant au Turkménistan (1,6% d’utilisateurs), faiblement répandu au Tadjikistan (10,3%) et en Ouzbékistan (16,3%) ;  le Kazakhstan (33%) et le KIRGHIZISTAN (41%) présentent des résultats légèrement meilleurs. En outre, la plupart des internautes ne disposent pas d’un ordinateur personnel et accèdent au cyberespace dans des cafés INTERNET qui sont placés sous strict contrôle des agences de sécurité gouvernementales.

Quant à la société civile, elle demeure balbutiante : pour ainsi dire absente du Tadjikistan, Turkménistan et Ouzbékistan, elle reste embryonnaire au Kazakhstan et peu structurée au Kirghizstan.

Cette faiblesse s’explique d’abord par la nature même des sociétés centrasiatiques, organisées et articulées autour d’entités traditionnelles, sans visée ni revendication politiques, comme les réseaux familiaux, les clans géographiques, les communautés religieuses. En outre, depuis l’accession à l’indépendance, la répression sans relâche sur la liberté d’expression et d’association a tué dans l’œuf toute tentative d’édification de société civile. Ainsi en 2005, le président NAZARBAEV a-t-il interdit le parti politique « Choix démocratique du Kazakhstan » dès qu’il est apparu que certains de ses membres avaient fait le déplacement à Kiev pour apprendre de « la révolution orange ». Enfin, la population, compte tenu de ses conditions de vie souvent précaires, se préoccupe avant tout de sa survie économique et délaisse  la vie de la Cité qu’elle n’a de toute façon jamais pu influencer.

Un troisième et dernier facteur qui ne plaide pas en faveur d’une révolte de type tunisien ou égyptien est l’environnement géostratégique.

 

33. Un contexte géostratégique défavorable

Les cinq républiques d’Asie centrale ont pour voisins proches la Russie et la Chine, deux Etats politiquement conservateurs et ouvertement hostiles à tout changement radical comme le démontre leur actuel et indéfectible soutien au régime du président syrien BACHAR EL ASSAD. En Asie centrale, l’immobilisme leur convient d’autant plus qu’ils y ont des intérêts économiques (la Chine exploite désormais 25% des réserves en hydrocarbures du Kazakhstan) et, pour les Russes, des intérêts  militaires (Base aérienne de KANT). En outre, tout soulèvement serait susceptible d’avoir des répercussions néfastes sur leur propre territoire, par exemple au Caucase ou en région autonome du Xinjiang.

L’attitude des démocraties occidentales n’est finalement guère différente, même si le discours officiel se démarque quelque peu, avant tout pour  sauver les apparences sur le chapitre « défense des droits de l’homme ».  Faut-il rappeler que les présidents KARIMOV et NAZARBAEV, deux dictateurs, l’un en version hard et  l’autre en version soft, ont été  invités pour le premier à l’Union Européenne (UE) en février 2011 et pour le second  au sommet de l’OTAN  fin 2010 dans la capitale belge?  Deux raisons peuvent expliquer cette attitude ambigüe et le grand écart entre les déclarations de principe et les actes:

-         La première est d’ordre économique et court sur le  long terme. Comment les Etats-Unis et l’UE pourraient-ils se fâcher avec des chefs d’Etat qui, en période de crise économique et de forte croissance de la consommation énergétique, leur offrent une alternative pour leur sécurité énergétique (gaz, pétrole et uranium) tout en proposant des débouchés pour leur réseau de grandes, moyennes et petites entreprises? Il est dès lors aisé de comprendre pourquoi, quand le président KARIMOV affirme à madame CLINTON secrétaire d’Etat américain, en octobre 2011,« qu’il est prêt à prendre les mesures nécessaires pour libéraliser le système politique et laisser cela en héritage à nos enfants et petits- enfants », cette dernière ne peut que faire semblant de le croire, avant de s’en féliciter en conférence de presse. Et pourtant, elle n’ignore pas que son interlocuteur exprime le même genre de promesses depuis vingt  sans jamais en tenir une seule.

-         La seconde raison est d’ordre militaire et ne concerne que le court terme : au moment où les relations américaines avec le Pakistan se sont considérablement refroidies, après la mort de BEN LADEN, l’Asie centrale et l’Ouzbékistan en particulier, sont essentiels pour le ravitaillement de la Force internationale de sécurité en Afghanistan (FIAS) et son retrait à venir en 2014. Le Kazakhstan mais surtout l’Ouzbékistan sont les maillons principaux du réseau logistique nord,  « d’où cette alliance nécessaire, cette alliance avec le diable », selon Andreï GROZIN, directeur du département Asie centrale de l’Institut russe des pays de la CEI. Et s’il doit choisir « le président OBAMA, sans surprise,  placera toujours les intérêts des cent mille soldats américains en Afghanistan au-dessus  de ceux des dissidents ouzbeks[9] ».

 

 CONCLUSION

Selon toute vraisemblance, la bande des quatre, KARIMOV, NAZARBAEV, RAKHMON ET BERDYMUKHAMEDOV,  a encore quelques   belles années devant elle et  dans les circonstances actuelles, seule une mort naturelle pourrait  priver  du pouvoir l’un de ses protagonistes. Dans les steppes de l’Asie centrale, le printemps arabe n’est sans doute pas pour demain.

 

 

 



[1] Cette politique perdure : en octobre 2011, le tribunal d’ALMATY a interdit toute activité du parti communiste kazakh pour une durée de six mois, intervalle pendant lequel se dérouleront  les élections législatives anticipées.

[2] En exil politique en Autriche, pays qui a refusé son extradition vers le Kazakhstan.

[3] Montesquieu: “l’esprit des lois”.

[4] Le ministère public de la Confédération Helvétique a ouvert en 2010 une enquête sur un  transfert de 600 millions d’USD au Crédit Suisse effectué par KULIBAEV en 2006.

[5] Country report on human rights practices. US State DEPARTMENT, March 2010.

[6] Terme kazakh pour désigner un village.

[7] BETTER.KZ. « Où allons-nous ? Nous volons au-dessus de l’abîme» Sergueï BANDURA 03/03/2011.

[8] Source « United States Agency for International Development/USAID ».

[9] TOM MALINOVSKI « US Foreign policy » 14/11/2011.




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