ATHENA-DEFENSE

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Armées françaises, entre inquiétude et espoir ! (article paru dans le bulletin de l'ANOCR)

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Le monde a changé, le monde change, au cours de l’histoire, les valeurs ont toutes été remises en question et des civilisations ont disparu dont on ne garde, pour certaines, aucune mémoire. De la fin du monde romain à la révolution industrielle, en passant par la révolution française, tant bien que mal l’Homme a su s’adapter aux changements, car il en avait le temps.

 

Or, depuis le début du XIX° siècle, l’accélération des changements est exponentielle, l’homme social n’a plus le temps de s’y adapter et de le comprendre.  Cette accélération des changements, ces bouleversements des valeurs, cette insurrection des idéaux, touchent tous les domaines, économiques, politiques et sociétaux, y compris celui de la défense qui reste un domaine régalien par excellence, un domaine hautement politique et complexe avec des enjeux géopolitiques majeurs, industriels et commerciaux.

Nous vivons dans un monde où les menaces sont hybrides et les Armées ne peuvent agir seules, c’est la Nation tout entière qui doit réagir.

 

Ces nouvelles menaces sont complexes, elles couvrent l’ensemble du spectre, cyberattaques visant les domaines industriels ou les infrastructures, emploi manifeste de forces militaires non déclarées directement par un Etat, par milices ou mercenaires interposés, en passant par tout l'éventail d’agissements intermédiaires et offensifs de type terroriste et action clandestine.

 

Ces actions sont précédées et accompagnées par des manœuvres de désinformation, de manipulation, d’agitation et propagande (1) et amplifiées par la puissance des réseaux sociaux.

 

Ces outils d'influence hybride sont utilisés séparément ou de manière combinée, selon la nature de la cible et le résultat souhaité. Nos démocraties ne sont pas armées contre ce type de menace. La France, pays des droits de l’homme et souvent du compromis (pour ne pas utiliser un autre qualificatif), a mesuré son retard et tente de faire évoluer progressivement son logiciel de compréhension afin de passer de la défensive à l’offensive.

 

Ce monde est aussi un monde ou les crises sont le fait d’Etats en déliquescence (État défaillant, État failli, État déstructuré ou État en échec), qui n’ont jamais réellement pu s’imposer ou qui ont réussi à exister un temps, avant de sombrer, ou qui par une action extérieure ont vu disparaitre leurs structures d’Etat (par exemple Irak - Libye - Yémen etc.).

 

Un monde aussi où le terrorisme est une arme d’emploi assumée, un monde où l’islam politique mène avec constance des actions hybrides parce qu’il est un projet intemporel de domination sur le monde à un moment où en occident, justement le catholicisme est en déclin et certaines valeurs en déroute. (2) Le dernier discours du président de la République sur le séparatisme islamiste est symptomatique d’une prise de conscience timide mais néanmoins réelle.

 

L’hybridation des menaces montre aussi que le danger est au sein même de nos démocraties et ne vient pas uniquement de l’extérieur. On pourrait citer ces zones dites de non-droit, véritables cancers de la République. À cela, il faut rajouter le danger d’une immigration non maitrisée qui déséquilibre culturellement nos valeurs et fait peser un danger de submersion jusque-là nié par nos élites. La sous-estimation de tous ces dangers, pour des raisons idéologiques, est particulièrement inquiétante.

Autre menace jusque-là négligée, celle d’un affrontement majeur entre Etats grandes puissances rendu possible par le fait des alliances croisées et de notre appartenance à l’Otan.

 

Le premier conflit post guerre froide après la chute de l’URSS a eu lieu en Europe, en ex-Yougoslavie dès 1992, il n’est pas éteint, sous la cendre les braises couvent.

À la chute de l’URSS en 1991, nos dirigeants et beaucoup d’analystes nous avaient laissé croire qu’une ère de paix et de prospérité sans risque d’affrontement majeur, s’ouvrirait. Ce fut une idée habilement exploitée par les tenants du mondialisme afin d’établir un nouvel ordre mondial basé sur le libre-échange et la libre-concurrence, avec les conséquences que nous mesurons aujourd’hui. Les faits ont démontré l’inverse, les points de tension et d’affrontements se sont multipliés, dont la Géorgie, le Donbass, la Crimée, plus récemment le Haut-Karabagh et les menaces turques sur l’Arménie, mais aussi sur la Grèce. Il convient de rajouter l’instabilité de l’arc maghrébin. (2) Nous luttons aussi au Levant (Syrie-Irak-Liban) et dans l’arc sahélo-saharien, contre l’expansionnisme islamo-terroriste après être intervenu en Libye avec pour objectif, ne nous le cachons pas, l’élimination de Kadhafi.

 

On n’impose pas la démocratie et les droits de l’homme, aussi noble que cela soit, dans des cultures qui ne sont pas prêtes à les recevoir. Le remède est souvent pire que le mal. 

 

Jamais nous n’avons été autant concernés par tant de menaces, jamais nos citoyens n’ont été autant sous-informés des dangers qui les guettent, l’impréparation est la conséquence de notre incapacité à prendre à bras le corps les problèmes et à y apporter des solutions aussi difficiles fussent-elles (la crise de la covid et la manière dont elle est gérée est symptomatique de cette impréparation transverse).  

L’excuse de surprise stratégique est irrecevable, tout ce qui arrive est sous-tendu au nouvel ordre mondial, cette politique des frontières ouvertes et du flux tendu a créé les conditions de notre dépendance ; la défense n’échappe pas à cette fragilité structurelle, car ce monde instable, dangereux et imprévisible est le nôtre. 

 

 

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Dans ce contexte, qu’en est-il de notre défense et de nos armées ?   

 

Elles constituent encore et en dépit de ce constat, le dernier bastion solide de ce qui reste de notre souveraineté.  

En France, le Président de la République possède la clé de l’arme nucléaire, il est le chef des Armées, il possède une capacité à agir, dans un délai très court grâce à nos institutions. La France est le seul pays en Europe à avoir conservé cette capacité issue de son histoire. Nous vivons dans une monarchie républicaine, le Président élu par le peuple en est le monarque constitutionnel.

 

Cette capacité à engager quasiment instantanément la force armée et celle de réagir avec des moyens conséquents doivent avoir un corollaire, celui de son efficacité.

Or, ces forces sont taillées pour un engagement face à une menace de moyenne-basse intensité. Ce serait bien différent si l’un de nos territoires d’Outre-mer était en danger ou si, par le fait des alliances nous étions engagés seuls ou en alliance avec des moyens partiellement incomplets et « en même temps » dans un conflit de haute intensité.  

 

En réalité notre outil guerrier a été constamment affaibli dès 1992 et depuis 2008, en raison de la révision générale des politiques publiques (RGPP), il a été appliqué, sans nuance, une politique comptable ignorant tout des spécificités du métier militaire et de l’outil guerrier.  

 

Une politique d’économie à court terme, qui a mené par ailleurs aussi à la ruine d’institutions publiques de l’Etat, (hôpital, santé public, police, justice etc …). Les Armées ont résisté parce la communauté reste solidaire, elles ont su préserver des pôles d’excellence et de savoir-faire mais au détriment du volume, de la puissance et de sa capacité de résilience.

 

Nous avons pu conserver le squelette mais les muscles ont fondu.

 

Ces économies à coup de hache ont mené à une politique déflationniste des effectifs et à un étalement coupable du remplacement des matériels à bout de souffle. [faillite de la gestion des soldes dans l’armée de terre par le logiciel Louvois, scandale des FREMM (4)], et à des impasses capacitaires majeures voire à des capacités maintenues de manière parcellaire ou simplement représentatives. (Protection sol-air, moyens de franchissement, engins blindés chenillés d’accompagnement, drones, etc…)

 

Nous manquons de réserve, tant humaine que matériel et si nous devions faire face à un premier choc majeur, nous serions dépendants de l’étranger pour certains composants et pour nous approvisionner, par exemple, en munitions de petits calibres. (Cela ne rappellerait-il pas un certain manque de lits de réanimation, de masque et de respirateurs ?)

 

Pourtant, nous restons aujourd’hui, la première armée européenne, la seule réellement opérationnelle. C’est aussi dire de l’état des autres, (l’armée allemande est hors-jeu, celle de la Grande-Bretagne est littéralement lessivée). Les ex-pays de l’est vivent encore sur des stocks hérités de l’ère soviétique, mais peinent à remplacer leurs matériels obsolètes tout en se tournant vers les Etats-Unis en raison de la faiblesse de l’Europe. 

 

Une Europe de la défense que l’on veut tout de même construire sans défense, en gonflant les états-majors qui n’ont à commander que des miettes. Cette défense dite européenne ne pourrait exister que si elle avait une politique étrangère commune, des intérêts communs, une vision commune, une obligation à acheter européen avant d’acheter américain.  Objectivement, est-ce le cas ?  

 

 

La vérité est donc difficile à admettre, mais nous ne sommes pas à la hauteur des enjeux.

Pourtant, la France a une place particulière en Europe et dans le monde. Nous faisons partie du conseil de Sécurité avec un droit de veto, nous possédons une force de dissuasion réellement indépendante (la seule en Europe), nous sommes présents sur tous les océans, nous avons encore des valeurs à défendre.

 

Nous possédons une Armée de terre qui sait se battre dans son domaine d’emploi actuel, mais qui, grâce à l’augmentation des budgets depuis 3 ans (ce n’est qu’en 2017 que le budget a retrouvé en euro constant le même niveau qu’en 2013) pourrait combler un certain nombres de ces retards tout en conservant des trous capacitaires parfaitement identifiés (5).   

 

Un effort réel est en cours, grâce au programme Scorpion (6) et son infovalorisation, l’armée de terre reconstruit son secteur médian, le secteur lourd attendra avec le programme Titan prévu pour l’horizon 2040 au mieux et cela représente un réel problème. Notre outil haute-intensité qui se conçoit en interarmées est à reconstruire totalement, on ne peut se contenter d’un corps blindé aussi peu structuré et aussi faible. 

 

 

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Pour la Marine, le tableau est tout autant inégal, en dépit de l’arrivée de 8 frégates modernes et de 5 à venir soit 15 au total avec les deux frégates anti-aériennes pour un besoin estimé de 22, et de 6 sous-marins nucléaires d’attaque modernes de type Barracuda (actuellement 4 SNA de type Rubis sont en ligne, en réalité 3 sont disponibles, l’un étant hors service suite à un incendie, les autres en entretien) pour un besoin estimé à huit, et un seul porte-avions, cette Marine peut à peine aujourd’hui répondre aux missions qui sont les siennes alors que la Chine construit l’équivalent du tonnage de la Marine française tous les quatre ans.

Déclarer que nous sommes la seconde marine océanique au monde relève du fantasme.

Quant à l’Armée de l’Air et de l’Espace elle est suremployée, avec certes, des pôles d’excellence,  les ravitailleurs A330 MRTT remplacent les tankers qui ont plus de 50 ans, mais il n’en reste pas moins que le nombre de chasseurs est insuffisant. La capacité à projeter 70 avions de combats (avec l'aéronavale), ainsi que 2 bases aériennes est quasiment impossible à tenir avec 102 rafale seulement actuellement opérationnels, et 50 Mirage 2000 en cours de remise à niveau. Le nombre de rafale tombera à 90 après la cession à la Grèce d’un partie d’entre eux et ce en dépit d’une commande en avance de phase de 12 annoncé par la ministre pour une cible totale de 180 vers 2030. Une commande supplémentaire apparait indispensable.

 

Pour toutes ces raisons, le bilan de 15 ans de réduction et le redressement en cours ne peut rectifier les blessures qui ont été faites. Il faudra encore au moins 10 ans d’efforts constants.

 

Dans l’attente, la baisse des contrats opérationnels pour les trois armées n’est pas une option, il faudra tenir mais le constat du chef d’Etat-major des armées le général Lecointre va dans le sens de mes précédentes remarques.

 

Selon lui, en le citant « Les menaces sont permanentes, simultanées et intégrales, mais d’intensité variable. Les notions de lieu et de temps sont devenues relatives. Les actions de temps court visant à produire des effets de sidération, de neutralisation ou de dissuasion se conjuguent avec des dynamiques de long terme dont l’effet est de modifier les termes du contrat social ». Autrement dit, il faut être toujours prêt à l’engagement et « l’enjeu pour les armées est de trouver un nouvel équilibre entre action et réaction, entre instantanéité et patience stratégique, entre planification et opportunisme stratégique. » mais aussi, « la masse des forces et de leurs soutiens demeure à un niveau historiquement bas, tant en termes d’effectifs que de matériels.

"L’insuffisance de la masse critique disponible, malgré la montée en puissance de la réserve, limite la capacité de réaction et la liberté d’action militaire en cas de crise cumulative ou d’attaques multiples visant nos intérêts et le territoire national".

 

On ne peut mieux dire et cela est rassurant, car cela démontre la prise de conscience du chef d’Etat-major des armées et les différents chef d’Etat-major des trois armées qui osent mettre des mots sur les maux et leur volonté d’y remédier.  

  

Il est désormais nécessaire de penser autrement, d’aborder les problèmes sans tabou. Pour observer de près encore certains officiers et sous-officiers, je peux témoigner de leur engagement et de leurs compétences. Ils méritent de la part de la nation une attention particulière et le plus grand respect.  

 

Rien ne justifierait de baisser la garde, car une Armée moderne est le bras armé d’une défense qui ne peut être que le reflet d’une société, celle d’une Nation.  Or cette Nation souffre, elle est blessée, elle doit être soignée et réparée car jamais au cours de l’histoire elle ne fut autant attaquée qu’aujourd’hui.

 

Alors il serait temps de se convaincre de la nécessité de faire les efforts nécessaires, sans quoi notre jeunesse sera demain soumise à un monde qui ne lui appartiendra plus.

Commençons par reconstruire notre Nation, sans laquelle rien n’est jamais possible !

 

Roland Pietrini

 

 

 

(1)    Agitprop est l'acronyme de « отдел агитации и пропаганды » (romanisé en « otdel agitatsii i propagandy »), c'est-à-dire « Département pour l'agitation et la propagande », organe des comités centraux et régionaux du Parti communiste de l'Union soviétique. Les méthodes ont évolué mais le principe reste le même.

(2)    Piège au levant Roland Pietrini, édition Pierre de Taillac.

(3)    Projet MGCS ( Main combat ground system) Pour quoi faire?



29/01/2021
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