ATHENA-DEFENSE

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Entre la Croatie et la Bosnie - 7° article

 

Peu à peu, à force de travail, la nécessité d'organiser le renseignement finit par s'imposer.  Il n'en reste pas moins qu'entre le recueil du renseignement et son exploitation, de nombreux dysfonctionnements restent à identifier et à combler. Il ne faut pas oublier que la Bosnie fût pour l'Europe la redécouverte que la guerre tue et le rappel de la perte de nos soldats n'est pas inutile, que ceux-ci aient été sous le béret bleu ou pas.

À suivre donc...

 

R.Pi  

 

 

 

Entre la Croatie et la Bosnie

(1992-1993) 

 

 

La pétanque croate

 

Comme nul ne l’ignore, l’affaire yougoslave était une affaire européenne. La Communauté n’avait donc pas voulu laisser aux seules Nations Unies le monopole de l’interposition et du maintien (sic) de la paix. Elle avait donc constitué un groupe d’observateurs, tout de blanc vêtus, que les belligérants appelaient familièrement les joueurs de boule ou les marchands de glace. La couleur innocente de leurs pantalons et de leurs chemises ne les mettait pas à l’abri des mauvais coups, c’est pourquoi la plupart d’entre eux étaient en fait des militaires déguisés. Les mauvaises langues prétendaient que lorsqu’ils n’étaient pas en train d’observer les combats à bord de véhicules ou d’hélicoptères très vulnérables, ils se refaisaient une santé dans un des plus beaux hôtels de Zagreb où un nouveau combat les attendait : garder la ligne, pas celle des belligérants, mais la leur, car les buffets étaient bien garnis.

 

 

Nous allons donc rendre visite aux observateurs de la communauté européenne en Croatie (1) car ce sont des « capteurs » potentiels qui, contrairement aux bataillons très statiques, peuvent, eux, se déplacer. Nous nous employons d’abord à convaincre le commandant du détachement français qu’il ne doit pas être le seul à alimenter en informations le lieutenant-colonel du 13e RDP. Il y a 59 Français dont 57 militaires sur les 400 observateurs. A notre retour, nous ferons en sorte que les prochains « ECMM » (European Community Military Observers) soient convoqués par la DRM, sensibilisés et orientés avant leur départ, mais le succès sera moindre que celui escompté.

 

 

 

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United Nations Military Observers (UNMO)

 

Après les observateurs européens, nous tentons notre chance auprès de ceux des Nations Unies qui répondent au doux nom d’ « UNMO » (United Nations Military Observers). Cinq officiers supérieurs français servent dans leurs rangs. Si l’un d’eux ne voit aucun inconvénient à informer son pays du résultat de ses observations, d’autres se refusent à « trahir » l’ONU. Il en sera de même pour les quelques gendarmes qui servent au sein de l’organisme CIVPOL. Sans commentaires.

 

 

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La République serbe de Krajina

 

À bord d’une Nissan aux couleurs de l’ONU, nous roulons ensuite vers les krajinas en compagnie du lieutenant-colonel du 13. Nous avons traversé les ruines de Karlovac et le parc de Plitvice. Maintenant, la plupart des maisons sont détruites et il n’y a plus âme qui vive, même les églises n’ont pas été épargnées. La ligne de cessez-le-feu est marquée par des barrages de mines, des fossés antichars et des points d’appui d’où les occupants font allègrement le coup de feu. La vie dans les krajinas paraît figée. A l’exception de quelques vieux tracteurs poussifs, on ne rencontre plus de véhicules, immobilisés par l’embargo. Mais les paysans serbes paraissent habitués aux privations et à la vie rude. Des chevaux remplacent les voitures. Chacun se prépare à affronter l’hiver et commence à faire des réserves de bois. La milice est omniprésente et a installé ses postes à proximité de ceux de l’ONU, à moins que ce ne soit l’inverse. Nous voici à Gracac, PC du BATINF 1 où flottent nos trois couleurs et celles de l’ONU. Un bataillon français, un autre tchèque et un troisième kenyan sont dispersés sur les 10 000 km² de ce territoire, coincé entre la Croatie et la Bosnie et peuplé à 90% de Serbes …après épuration.

 

 

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Les vétérans de la FORPRONU voudront bien me pardonner ce bref rappel historique mais il peut être utile aux lecteurs qui n’ont pas partagé cette expérience. Les Krajina, confins ou marches en langue serbe, sont des régions de moyenne montagne, escarpées et arides, dont plusieurs sommets dépassent 1800 mètres et séparent le nord-ouest de la Bosnie de la côte dalmate. Le peuplement de cette province comporte une originalité, lourde de conséquences, due à l’exode, à partir du XVIe siècle, de Serbes qui refusaient de se soumettre à la domination ottomane. Soucieux de se protéger de l’expansionnisme turc, les Habsbourg favorisèrent l’installation sur ces terres de colons gardes-frontière. On connaît la suite. Après l’éclatement de la Fédération, les Serbes ont proclamé la République des Krajinas.

 

 

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Une situation complexe.

 

 

A l’Est, ils s’affrontent aux Bosniaques et à l’Ouest aux Croates. L’essentiel des combats a lieu près des Pink Zones dont l’une va jusqu’à la mer Adriatique, coupant la Dalmatie et enclavant la Croatie du Sud. Ces zones s’appellent « roses » car elles n’ont pas été placées sous la protection de l’ONU. Cependant, les casques bleus peuvent y patrouiller, mais sans armes… On peut se demander comment un homme responsable peut mettre par écrit de telles consignes !

 

 

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Arrivée de Soldats français en Bosnie.

 

 

Toujours est-il que les cinq compagnies du bataillon se sont interposées au milieu de ces populations en armes qui se vouent des haines mortelles. Cinq soldats français l’ont déjà payé de leur vie (2), seize autres ont été blessés et 1 200 mines relevées par nos sapeurs. Nous faisons le tour des compagnies et nous attardons sur les flancs du mont Velebit où vient de se produire un accrochage. Quel drôle de métier que celui d’empêcher des belligérants de se battre ! L’armée française, qui cherche à bien faire tout ce qu’on lui confie, s’efforce de remplir cette mission impossible. Et en plus, elle y parvient presque. Le bataillon possède de très bons renseignements, car il en va de sa sécurité, mais faute de moyens, leur exploitation et leur transmission ne sont pas au niveau de l’acquisition. Le Génie ouvre des yeux ronds lorsque nous lui révélons que les mines qu’il désamorce intéressent aussi notre armée et pas seulement l’ONU.

           

L’ambassadeur est notre allié

 

 

De retour à Zagreb, nous dînons dans la vieille ville avec l’Ambassadeur de France et notre attaché de défense. C’est Paul Garde qui représente notre pays en Croatie. Il est l’auteur d’un des meilleurs livres écrits sur la Fédération yougoslave : « Vie et mort de la Yougoslavie.» (3) Quant à notre attaché, il s’agit d’un colonel avec lequel j’ai suivi à l’EIREL le stage des observateurs de Stockholm. L’un et l’autre sont tout à fait partisans du renseignement national et s’intègrent sans faire de difficultés à la chaîne en cours de création. Comme au Tchad,  je constate, et c’est tout de même un comble, que je rencontre souvent moins de problèmes, et plus de pugnacité, chez des civils que chez certains militaires.

Pendant que nous dînons, la foule déambule dans les rues, la vie paraît normale et l’on a bien du mal à imaginer des combats à quelques kilomètres d’ici. Ville universitaire, Zagreb a une population jeune et turbulente qui met beaucoup d’animation dans les vieux quartiers et qui n’a que peu de respect pour l’ONU et ses représentants. En revanche, elle s’engage massivement dans les rangs de sa nouvelle armée et ne va pas tarder à prouver sa valeur en rejetant les Serbes hors des Krajina. Pour la petite histoire encore, en août 1995, cette jeune armée croate, estimée à 100 000 hommes, va écraser les forces de la République serbe de Krajina, mettant fin au mythe de l’invincibilité serbe, rendant la poche de Bihac aux forces bosniaques et restaurant l’intégrité de son territoire. C’était la fin des confins. Mais après la Croatie, il nous faut gagner la Bosnie.

           

« Il ne faut pas ajouter la guerre à la guerre … »

 

Au même moment, à Donji Kotorac, au sud de l’aérodrome de Sarajevo, deux soldats français (4)  sont tués dans un convoi pris sous la fusillade qui opposait les Serbes aux Musulmans. Soucieuse de ménager les belligérants, la France n’a pas encore blindé ses véhicules et ne désigne surtout pas l’auteur des coups de feu mortels qui sont, en fait, les Bosniaques, mais ce n’est pas politiquement correct de le crier sur les toits. Nous protestons, nous gesticulons, nous menaçons... Pour couronner le tout, nous ne pouvons pas nous rendre à Sarajevo car le pont aérien est interrompu depuis le crash d’un G 222 italien, abattu par un missile (5) il y a quelques jours.

 

Nous faisons donc du porte à porte dans les différents services de Zagreb et de Pleso pour convaincre les logisticiens, les transmetteurs, les informaticiens et les officiers d’état-major. Nous expliquons à chacun qu’il constitue un maillon indispensable de la chaîne que nous sommes en train de déployer sur le théâtre, que, sous couvert de l’ONU, cette chaîne est nationale parce qu’elle a pour objectif d’apporter aux responsables politiques et militaires français les informations indispensables pour décider, tout en renseignant l’ensemble des unités déployées sur le territoire afin de contribuer à leur sécurité, que, dans ce but, elle utilise des moyens de transmission strictement nationaux et protégés, que le commandement conserve à tous les niveaux la responsabilité du renseignement dans sa zone, mais qu’il leur appartient de sensibiliser, d’orienter et d’inculquer à leurs subordonnés le sens de l’observation et le réflexe du compte-rendu…Vaste programme !

 

Au retour, et sans négliger la Somalie, le Cambodge ou le Tchad, les points chauds du moment, il nous faut mettre en musique toutes ces bonnes intentions, donner les directives et les ordres correspondant, se procurer les matériels et choisir les personnels. En prévision de la relève du prochain mandat et des négociations sur la composition de la nouvelle FORPRONU, nous établissons au profit des négociateurs français la liste des postes qui ne devraient pas  nous échapper ainsi que ceux qu’il serait souhaitable d’occuper (cellules information, transportation, opérations et transmissions en particulier). Les moyens de guerre électronique, d’imagerie et de recherche humaine vont d’ailleurs être mis en place en grande partie avec la première relève. Enfin, tous les responsables de la sous-direction prennent également leurs bâtons de pèlerin pour aller prêcher la bonne parole auprès des unités de relève regroupées avant leur départ dans des camps dits « de cohésion », tandis que tous les « isolés » affectés en état-major ou comme observateurs viennent se faire orienter dans les différentes sous-directions de la DRM avant leur départ.

 

 

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C 130

 

De Zagreb à Sarajevo

         

Six mois plus tard, en mars 1993, nous volons à nouveau vers  Zagreb à bord d’un C130 de notre armée de l’Air. Le nouveau COMELEF ne nous regarde pas de travers, le nouveau chef du 2ème Bureau dispose maintenant de six officiers et sous-officiers, le nouveau patron du bureau information de la FORPRONU, un colonel espagnol, que j’ai très bien connu comme attaché de défense espagnol à Paris, est très francophile et peu suspect de sentiments onusiens trop prononcés, l’attaché de défense a reçu le renfort de trois cadres. Il y a donc des progrès. En revanche, les observateurs, qui sont une source potentielle très importante car ils rayonnent beaucoup plus que les unités, peuvent tout voir mais ne remarquent pas grand chose car leur compétence en matière de renseignement se révèle très limitée. Certes, ils parlent anglais et c’est sans doute un bon profil scolaire, mais ce n’est pas une garantie de performances sur le terrain.

 

Le conflit yougoslave a placé la capitale de la Bosnie à la une des journaux. Depuis 1992, Sarajevo, ses forces musulmanes et croates, et ses malheureux habitants sont pris en tenailles par les forces serbes et l’aéroport est occupé par l’ONU pour permettre l’arrivée de l’aide humanitaire. La FORPRONU vit repliée sur elle-même, dispersée entre l’aérodrome, le bâtiment des douanes et le quartier général du PTT Building. En dehors des tirs d’artillerie, le problème majeur est celui des snipers. Des tueurs, embusqués dans les ruines, font des cartons sur les gens qui circulent dans les rues, civils ou militaires, hommes, femmes ou enfants. C’est aléatoire et c’est mortel.

 

Le 2e REP garde l’aérodrome. Les photos aériennes nous ont révélé que les Bosniaques creusaient un tunnel sous la piste et je m’enquiers de l’avancement des travaux.

 

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Combats à Sarajevo -Butmir 

 

Car le « crossing », la traversée nocturne de l’extrémité est de la piste, est le passe-temps favori des Musulmans pour aller du quartier de Butmir à celui de Dobrindja afin de ravitailler les Bosniaques en munitions. Un tunnel va les mettre à l’abri des vues, des coups et de l’ONU. Comme par hasard, le colonel n’a jamais reçu les photos. C’est un des gros défauts de notre organisation : on se débrouille de mieux en mieux pour acquérir des renseignements mais on ne les fait pas toujours parvenir à celui qui en a besoin. Bien conscient de cette faille dans le fonctionnement de notre chaine du renseignement, nous allons poursuivre notre périple à travers les différents sites de la Bosnie afin de déceler d’autres éventuels dysfonctionnements.

 

 

Général Patrick Manificat

 

(à suivre)

 

 

(1) Le 7 janvier 1992, le crash d'un hélicoptère AB-205 de l’Armée de terre italienne près de Podrute  (Novi Marof - Croatie), tue cinq observateurs (quatre Italiens : Silvano Natale, Fiorenzo Ramacci, Enzo  Venturini, Marco Matta; et un Français : Jean-Loup Eychenne), le premier militaire français tué en Ex-Yougoslavie. L'hélicoptère a été touché « par erreur » par des tirs de roquettes et de canons d'un MiG-21 de l'armée de l'air yougoslave.

 

(2) à la fin du conflit, 84 soldats français auront trouvé la mort en ex-Yougoslavie. 

 

(3) VIE ET MORT DE LA YOUGOSLAVIE.

   GARDE PAUL Edité par FAYARD, 1993

 

(4) Le maréchal-des-logis chef Frédéric Vaudet, un militaire de carrière âgé de vingt-huit ans, marié, pèd'un enfant, et le brigadier Eric Marot, un appelé volontaire pour le service lointain âgé de vingt et un ans, deux casques bleus français, ont été tués, mardi en début de soirée, lors de l'attaque d'un convoi humanitaire de l'ONU près de l'aéroport de Sarajevo. Trois autres soldats français ont été blessés.

 

Un communiqué du ministère de la Défense précise que l'accrochage s'est produit à 19 h 20. «Ces deux soldats qui portaient leur casque, poursuit le texte, ont été tués d'une balle dans la tête. L'un se trouvait dans le véhicule de tête du convoi, l'autre, dans la cabine du véhicule de queue. Parmi les trois blessés, l'un a également été atteint par une balle.

 

(5) Sarajevo le 3 septembre 1992 un G 222 italien décollant de Split et à destination de Sarajevo est abattu par des missiles Stinger alors qu'il se trouvait à une attitude de 15000 pieds (4572M), avec quatre personnes à bord. 

 

 

 

 



06/12/2019
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