ATHENA-DEFENSE

ATHENA-DEFENSE

Ici le terrorisme, là-bas la crise. Chronique d’un voyageur qui regarde à l’envers.

 

 

 carte inversé.jpgLe monde vu depuis le grand sud

 

  

      Il n’est pas dans mes habitudes de parler d’environnement et d’écologie, mais dans le monde où nous vivons, ce problème est devenu suffisamment grave par ses conséquences qu’il est désormais impossible de l’ignorer. Pour la troisième fois  en 2 ans, de retour d’Amérique du Sud, il me paraissait impossible, avant de reprendre  le cours habituel des thèmes d’Athéna Défense,  de ne pas y penser.

 

Vue de  l’hémisphère sud, la tête à l’envers, la France apparait minuscule, il faut la chercher, petit bout de terre coincé entre l’Afrique et l’Asie,  de là-bas on comprend un peu mieux les enjeux qui sont les nôtres. Les poussées migratoires deviennent évidentes, l’arc de crise du Moyen-Orient prend un sens, le voyageur  impénitent qui regarde vers le nord-ouest au-delà des alizés a la tête à l’envers, il lui faut faire un effort d’imagination pour retrouver le nord. Au sud, comme les Incas qui regardaient dans le miroir de l’eau les étoiles et le soleil en comprenant déjà que la terre était ronde,  tout parait différent.  Après  le Chili, l’Argentine et la Patagonie, le Pérou est la contrée la plus emblématique des civilisations disparues que j’ai visitée. Celles-ci  avaient des enseignements à nous transmettre, nous les avons ignorés.

 

Au Pérou,  comme ailleurs, on  côtoie  la misère, l’injustice, la débrouille, la corruption, le manque de soin, l’absence d’infrastructures. Partout au Pérou, on constate que les cités ne cessent de grossir de manière anarchique, surajoutant des bidonvilles à ceux déjà existants, absorbant  l’afflux continu de populations diverses descendues des montagnes andines poussées par le bouleversement climatique et l’illusion d’une meilleure vie. Là-bas,  on les appelle les envahisseurs, ils sont renforcés par les populations  fuyant le Venezuela du président chaviste Nicolas Maduro, lequel, après avoir promis des lendemains qui chantent,  répond à la faillite de son pays par une surenchère autoritaire sans fin. (Entre début décembre et fin février, le pays, également ravagé par l'insécurité, a connu l'équivalent d'un taux annuel d’inflation de 932 %, d'après l'agence financière Bloomberg).  Ces immigrés économiques qui crèvent de faim et de l’anarchie veulent tous gagner le Chili. Mais certains de ces envahisseurs, plus malins que d’autres, construisent des cabanes n’importe où dans les montagnes et occupent le terrain, jusqu’à ce que le gouvernement péruvien  leur donne un droit de propriété  pour un prix dérisoire, avant que ceux-ci ne spéculent pour la revente.  Des zadistes en quelque sorte, préfigurant ce qui risque de nous arriver ici, si rien n’est fait contre la poussée migratoire. 

 

L'Amérique latine est plombée par la chute des prix des matières premières et retombe dans ses travers qu'elle avait cru enterrer: instabilité politique, dérapage inflationniste, dérive budgétaire. Le Pérou est pourtant un pays riche par ses ressources minières et gazières, mais peuplé de pauvres. Les classes moyennes n’existent quasiment pas. Les nôtres sont attaquées de toutes parts. Il faudrait y réfléchir. Car chez nous aussi les très riches le sont de plus en plus et les petites classes moyennes et les retraités sont tirés vers le bas. C’est l’égalité vers le paupérisme qui se dessine insidieusement et chez nous une nouvelle classe est en train de naitre : le travailleur pauvre, celui qui en bossant ne peut subvenir à ses besoins.   

 

Le réchauffement climatique est réellement visible, je l’avais constaté  en Patagonie, mais au Pérou, dans les Andes, dans cette partie nommée Cordillère Blanche,  les glaciers d’altitude de la plus grande chaîne de montagnes glaciaires tropicale au monde, fondent à grande vitesse à cause des températures qui augmentent et cela est visible d’avion, la couleur des sommets change.  

 

IMG_8322.JPGFonte des glaciers au-dessus de 5500m ( photo de l'auteur)

 

D'après les scientifiques, cela aura des conséquences fâcheuses sur l'approvisionnement en eau de la côte qui est en fait une bande de  désert totalement aride de Nasca à Arequipa, tout  au long du Pacifique  où la plupart des péruviens vivent. 70 % des glaciers tropicaux de notre terre solide  sont situés au Pérou et  c’est  déjà 22 % de la surface glacière qui a fondu depuis 1970, selon l'Institut de Ressources Nationales du Pérou. Le lac Titicaca recule partout et se rétracte, des algues vertes recouvrent les surfaces près des rives,  une partie est déjà totalement polluée.   Près de Juliaca,  la ville portuaire,  où transite 750 000 touristes par an, on ne voit plus que des eaux troubles et souillées contaminées au plomb et par toutes sortes de résidus.  200 tonnes de déchets quotidiens sont déversées en grande partie dans une rivière qui s’écoule dans le Titicaca, le lac devient un réceptacle à déchets, bien qu’il soit l’une des réserves d’eau douce la plus importante d’Amérique du Sud. Le lac Titicaca qui appartient pour 56% au Pérou et 44% à la Bolivie, est  le plus haut du monde à 3812 mètres d’altitude et aussi le plus grand d’Amérique du sud, 190 km de long sur 90 km de large. Les 25 rivières qui l’alimentent ne compensent pas les pertes par évaporation,  conséquence du réchauffement. Un assèchement progressif de cette réserve d’eau serait une catastrophe majeure pour les générations futures.

 

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 sécheresse du lac Titicaca (photo de l'auteur)

 

L’écologie ici, comme partout ailleurs dans les pays pauvres,  n’est pas une priorité, c’est une préoccupation de pays riches, et pourtant ce sont ces pays qui en payent  aujourd’hui le prix fort.

 

Pour toutes ces raisons, les crises à venir seront violentes, le calme n’est qu’apparence. Là-bas, dans les aéroports, à Lima comme à Cusco,  les fouilles sont légères, aucun soldat en armes n’est visible, les policiers et les policières qui sont, elles,  particulièrement nombreuses,  font la circulation un peu partout avec fermeté et sourire.

 

Pérou (346).JPG(photo de l'auteur)
Motardes de la police

 

L’insécurité est sous-jacente tout comme dans les zones de non-droit de nos banlieues « heureuses ». Le  dernier attentat au Pérou  remonte au 16 juillet 1992,  lorsque le groupe terroriste péruvien sentier lumineux a fait exploser deux voitures piégées dans le deuxième bloc de la rue Tarata, à Miraflores, le quartier chic de Lima, ce qui a déterminé le gouvernement à éradiquer le mouvement. Tant qu’il était cantonné dans les montagnes, cela ne dérangeait pas grand-monde. Il faut se souvenir que dans les années 70, le « sentier lumineux » d’obédience  maoïsme-léninisme affichait son but de lutter contre l’Etat péruvien colonial afin d’installer un Etat marxiste-léniniste correspondant aux besoins des péruviens de l’intérieur, les plus humbles. C’est un professeur de philosophie à l’Université d’Ayacucho, Abimaël Guzman, qui prit la tête de ce mouvement naissant. Il commença à organiser la guérilla sous le surnom de « Presidente Gonzalo ». Les terroristes choisirent le nom de « Sentier Lumineux » en référence à une citation d’un grand auteur péruvien qui écrivit : « le marxisme-léninisme ouvrira le Sentier Lumineux jusqu'à la Révolution ». Le mouvement terroriste prit rapidement  de l’ampleur, en s’appuyant sur les frustrations et l’ignorance des petits paysans pour leur inculquer leur doctrine et en faire de nouveaux soldats et militants de leur cause. Mais très vite le  « soit tu es avec nous, soit tu es contre nous » eut pour conséquence la mise en place d’un régime de terreur, celle des guérilléros. Conséquence, 70 000 péruviens furent tués pendant ce conflit, soit  tués par les  terroristes soit par l’armée envoyée pour éradiquer la guérilla. C’est finalement le Président Alberto Fujimori qui réussit à venir à bout du Sentier Lumineux au cours de ses deux mandats (1990 à 2000), il réussit à capturer la tête et les plus hauts placés du mouvement (1).

 

 sendero.jpgle sentier lumineux

 

Voilà pour ce petit bout d’histoire.  En arrivant à l’aéroport à Paris, un bagage abandonné nous a bloqués dans le terminal dans l’attente des démineurs. Là-bas, le bagage est transporté aux objets trouvés. Le lendemain,  un français naturalisé d’origine tchétchène  attaquait au couteau des passants,  quartier de l’Opéra. Rien de bien nouveau. L’Europe s’installe dans le quotidien du terrorisme islamiste et subit le monde. Ici,  comme là-bas,  rien ne va.

 

Je regarderai désormais différemment le monde la tête à l’envers.  

 

Roland Pietrini

 

 

 

  1. Quels sont les origines et l’histoire du terrorisme et du sentier lumineux au Pérou ? https://antipode-peru.com/quels-sont-les-origines-et-l-histoire-du-terrorisme-et-du-sentier-lumineux-au-perou--passion-perou-fr

 



16/05/2018
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