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Conflit en Ukraine : l’impasse

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La guerre en Ukraine permet de laisser libre court aux analyses sur les capacités actuelles de l’armée russe en dénonçant ses carences, mais en oubliant qu’elle est héritière de l’armée rouge, elle-même héritière de l’armée des tsars, elle est aussi le reflet d’une culture.   On oublie souvent que les Slaves n’ont jamais fait partie de l’Empire romain, et n’en ont perçu l’héritage qu’indirectement.

 

Cette différence est fondamentale. Tacite (1) ne savait comment les classer.

 

C’est encore le cas aujourd’hui.   Les anciens Vénètes-Slaves vivaient sur les marges orientales du Barbaricum européen : la partie de l’Europe occupée par les Barbares (c’est-à-dire les peuples non romanisés) sont souvent considérés comme des êtres grossiers, cruels, inhumains, notre tendance reste la même, les occidentaux considère encore le Slave comme un barbare, en oubliant que Biélorusse, Ukrainien, Russe mais aussi les Slaves occidentaux (Polonais, Tchèques, Slovaques, Serbes),  les Slaves orientaux (Russes, Biélorusses et Ukrainiens, que l’on nommait autrefois Malorusses) et les Slaves méridionaux (Bulgares, Serbes de Serbie, du Monténégro et musulmans de Bosnie, Croates, Slovènes, Macédoniens) font partie d’un même peuple. En l’occurrence, la guerre ukraino-russe est aussi une guerre civile.  

 

Cet aspect culturel est essentiel pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui aux marches de notre Europe considérée comme décadente et donc dangereuse pour ce monde de l’Oural. Poutine ne fait que traduire dans les actes la tendance historique du Russe à se sentir menacé par un monde qui après avoir été romanisé s’est américanisé et « otanisé ». L’ours est sorti de sa tanière et il sera difficile de l’y faire rentrer. (2)

 

Il ne manque pas de spécialistes pour décrire le conflit en cours en le regardant avec des jumelles placées à l’envers.

 

 Alors, comment est-on passé de la grande guerre patriotique et du concept de la Patrie en danger à une défense active qui répond à ce que le général Gherassimov théorise en une stratégie de défense active et de neutralisation préventive ?

 

Tout comme la Seconde Guerre mondiale qui s’est prolongée après le 8 mai, l’actuel conflit, est le prolongement de la chute de l’URSS et des rancœurs qui en furent les conséquences, mais aussi de cette humiliation que certains en Occident moquent et qui est ressentie comme une réalité par le peuple russe. Ceux qui ont vécu l’effondrement de l’URSS s’en souviennent.

  

Les guerres se succèdent les unes aux autres   en raison du fait que les précédentes ne résolvent pas les tensions qui en furent les causes. La troisième guerre mondiale est en cours parce que la banalisation du mal est une constante de notre histoire.

Ce sera l’objet essentiel de ma réflexion.  

 

Ce conflit n’a pas surgi de nulle part, il y avait des signes pour nous alerter, mais comme d’habitude, nous n’étions pas prêts, nous ne le sommes toujours pas.   

 

Face à l’Otan, que la Russie considère comme une menace, elle préparait sa riposte, l’annonçait, la conceptualisait et nous fûmes sourds autant que nous fûmes aveugles. Pourtant,  certains dont je fais partie, annonçaient que désormais avec la Russie rien ne serait désormais comme avant. On n’écoute jamais les lanceurs d’alertes, ils gênent tant.

 

Alors remettons les jumelles dans le bon sens.

 

L’annexion de la Crimée est donc, selon ce concept, une opération militaire justifiée et théorisée par application de la « stratégie d’action limitée » afin d’empêcher « l’armée ukrainienne d’y commettre des exactions » et l’Otan, donc les Américains,  d’y prendre pied.

C’est pourquoi « l’opération spéciale » en cours en Ukraine n’est que l’application stricte de ce schème, et par conséquent,  l’objectif ne saurait probablement se limiter aux seuls Louhansk et Donbass puisque Vladimir Poutine parle aussi de « dénazification » de l’Ukraine qui n’aurait pas rompu avec son passé collaborationniste, ce qui est en  partie vrai,  des groupes nationalistes ont continué à harceler les Russes jusqu’au début des années 1950.

 

En effet, « l ’Ukraine a un héritage ambivalent, celui d’une mémoire commune russo-ukrainienne de la Victoire, et celui qui n’oublie pas que la victoire soviétique a écrasé toute revendication nationale, portée alors par des « collabos » célébrés, non sans débats, aujourd’hui encore. Mais si pour les Ukrainiens le prétexte de la « dénazification » est imaginaire, avec un pays dirigé par un président d’origine juive, et dans lequel les juifs sont bien intégrés, leurs villes détruites et les massacres leur rappellent l’œuvre des nazis. » (3)

 

L’annexion de la partie est et sud de l’Ukraine stricto sensu n’est donc qu’une étape.  

Ce type de guerre était largement théorisé dès 2013, elle fut  appliquée en Syrie et développée dans la doctrine militaire de 2014, elle est définie comme une « Manière de mener la guerre et les opérations avec des objectifs limités, avec la propagation délibérée d’actions militaires sur des territoires strictement définis, en utilisant seulement une partie du potentiel militaire et seulement certains groupes de forces armées, en frappant sélectivement un certain nombre d’objets, de cibles et de groupes de troupes (forces) sélectionnés de l’ennemi. Elle est utilisée dans des conditions où il n’est pas nécessaire d’utiliser toute la puissance militaire de l’État pour atteindre les objectifs fixés, ou si l’une ou l’autre des parties cherche à éviter les dangereuses actions de grande envergure de l’ennemi. Dans le même temps, les actions militaires sont de nature limitée : elles sont menées à plus petite échelle, principalement en lançant des frappes de feu et en menant des opérations conjointes aériennes, antiaériennes, de première ligne, de l’armée et de la division. La stratégie consistant à faire la guerre avec un usage limité des armes nucléaires acquiert un caractère particulier. Dans ce cas, les hostilités sont menées avec la plus grande détermination par toutes les branches des forces armées sous la forme d’opérations stratégiques. Les armes nucléaires sont utilisées dans la mesure nécessaire pour atteindre les objectifs, mais ne menacent pas les effets inverses. »

 

L’emploi de l’arme nucléaire est donc tout autant théorisé, elle fait partie du concept.

L’avancée des troupes russes dans le Donbass et Lougansk, la chute des principaux ports de la mer d’Azov, Marioupol, Berdiansk et de la mer Noire, l’annexion de la Crimée ne sont que le commencement d’une offensive qui avait, est-il utile d’y revenir, mal commencée.


Le plan initial prévoyait une attaque sur trois axes : par le nord à partir de la Biélorussie, par l’est à partir des Républiques auto-proclamées du Donbass et de Louhansk et par le sud à partir de la Crimée.

 

L’échec de la prise de Kiev, l’échec de l’offensive par Kharkov, le demi-échec de l’offensive par Kherson ont contraint les forces russes à se concentrer sur le Donbass.

30% environ du territoire ukrainien a été conquis, aucune ville n’est à l’abri d’une frappe russe, la masse notamment dans le domaine de l’artillerie démontre l’incapacité des forces ukrainiennes à maintenir la ligne de front et il sera d’autant plus difficile pour les Ukrainiens de reprendre les territoires conquis.

 

Objectivement, la résistance ukrainienne avec l’aide des Occidentaux a été remarquable, tout comme les Russes en révisant leurs objectifs à la baisse ont réussi une première étape. L’objectif final reste la conquête de l’ensemble de l’Ukraine.

 

Mais les faits sont têtus, l’armée russe possède une supériorité écrasante en dépit des pertes et s’appuie sur une économie de guerre qui n’a jamais faiblie depuis 1942.

 

C’est pourquoi les sanctions sont en partie inefficaces et touchent autant sinon plus l’Occident, Etats-Unis exclus, que la Russie, dont la population ne manquera ni de pétrole ni de gaz et pourra se passer d’hamburgers et de sacs Vuitton.

 

En réalité, l’économie européenne est plus touchée que l’économie de la fédération de Russie, à ce petit jeu du poker menteur la main est du côté de Poutine.

 

Alors, qu’elles sont nos alternatives ?

 

- Armer plus les Ukrainiens ? Nous sommes à la limite de nos possibilités.

 

- Pousser l’Ukraine aux négociations ? Cela signerait définitivement leurs défaite.

 

 

- Nous engager militairement en posant un ultimatum aux Russes ? Sommes-nous en mesure de le faire et en avons-nous la volonté politique ?  

 

En réalité, nous sommes tombés dans un piège, celui de notre inconséquence, il est toujours trop tard de montrer ses muscles lorsqu’on a décidé de se mettre à la diète.

 

Notre politique est désormais aussi étrange qu’étrangère puisque nous avons décidé de la confier à deux extrêmes, la Russie et les Etats-Unis, avec une Chine en embuscade.

 

Le rêve d’une France souveraine n’est plus, cette France-là nous manque, elle ne reviendra plus, on ne peut que pleurer sur sa tombe.

 

Roland Pietrini      

  

 

 

(1)  Tacite est un historien, philosophe et sénateur romain né en 58 et mort vers 120 ap J.C.

(2)  Ukraine : retour au tragique Athena Defense : Https://www.athena-vostok.com/ukraine-retour-au-tragique

(3)  Jean-Marc Chouraqu iProfesseur d’Histoire, Aix-Marseille-Université. Chargé d’enseignements à Sciences Po Aix ; Guerre en Ukraine : « La référence au nazisme se dévoie souvent en propagande » (la-croix.com)

 



18/07/2022
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